Le jour où je suis devenue thérapeute

Aujourd’hui, j’ai reçu mon diplôme de thérapeute clinicienne.

Je me suis demandé si j’allais le publier ici. Comme beaucoup de professionnels, sans doute, lorsqu’on exerce dans un domaine où la légitimité est souvent interrogée, discutée, parfois attaquée, il existe une tentation naturelle de vouloir montrer ses certifications, ses formations, ses validations académiques. Surtout lorsque l’on reprend des études tardivement, après une première vie professionnelle déjà dense.

Et puis finalement, ce n’est pas ce diplôme que j’ai eu envie de partager aujourd’hui.

C’est ce dessin.

Le portrait que m’avait fait une petite fille de six ans à l’Hôpital Lenval à Nice.

Elle venait de traverser une situation absolument dramatique. Et pourtant, ce qui me frappait chez elle, c’était sa capacité intacte à rester vivante, gaie, curieuse, enjouée, profondément tournée vers le lien.

Le psychiatre et psychanalyste britannique Donald Winnicott écrivait que, même après des expériences extrêmement difficiles, l’enfant conserve souvent une formidable pulsion de vie lorsqu’un environnement suffisamment sécurisant lui permet encore de jouer, de créer et d’entrer en relation. Le jeu, le dessin, l’imaginaire deviennent alors bien plus que des distractions, ils sont des espaces où le sujet continue d’exister psychiquement malgré l’épreuve.

Ce jour-là, nous avions décidé de faire un dessin. Chacune devait dessiner l’autre. Voici donc le portrait qu’elle avait fait de moi. Je ne lui avais rien demandé. Ni la maison. Ni le cœur immense. Ni le sourire. Et pourtant, en regardant ce dessin aujourd’hui, je crois que cette petite fille avait vu quelque chose avant moi. Elle avait vu un lieu. Une manière d’être. Peut-être même déjà une vocation.

Deux ans plus tard, je reçois aujourd’hui mes patients dans un cabinet installé chez moi. Et j’essaie, chaque jour, d’y mettre exactement ce qu’elle avait dessiné, du cœur, de la chaleur humaine, de la sécurité, de la présence… et un sourire malgré le réel parfois difficile de la vie.

Pendant plus de vingt ans, j’ai travaillé comme consultante en stratégie et spécialiste de la protection des actifs. Mon travail consistait à aider les organisations à anticiper les risques, protéger leur stabilité et accompagner les transformations. Mais au fond, une même question revenait toujours: comment améliorer durablement une entreprise sans mieux comprendre les humains qui l’habitent?

C’est cette question qui m’a conduite à travailler sur le leadership conscient, le risque humain, ainsi que sur les dynamiques relationnelles et psychologiques au sein des organisations. J’ai beaucoup écrit, recherché, observé. Et pourtant, avec le temps, j’ai compris qu’une partie essentielle de la réponse ne pouvait pas être trouvée uniquement dans les modèles de management ou les stratégies organisationnelles.

Je crois aujourd’hui que cette recherche avait commencé bien plus tôt. Adolescente, je lisais les contes du monde entier. Ces récits étaient bien plus que des histoires, ils parlaient de la peur, du courage, du pouvoir, de la perte, de la transformation, de l’éthique, du sens. Puis sont venues la philosophie et la psychologie. Je lisais Freud et Dolto autant que Pascal, Descartes, Platon, Nietzsche ou encore Hermann Hesse. Je ne suis pas certaine que la jeune fille que j’étais, comprenait alors toute la profondeur de ces auteurs. Mais je crois qu’elle cherchait déjà quelque chose d’essentiel; une manière de mieux comprendre les êtres humains, leurs contradictions, leurs blessures, leurs aspirations et probablement aussi ses propres questions intérieures.

Pendant des années, les livres ont été pour moi des lieux de réflexion, de recherche et parfois de réparation silencieuse. Et puis, à 53 ans, quelque chose s’est imposé avec une évidence particulière.

Le mythologue, écrivain et professeur américain Joseph Campbell parle du moment où l’appel devient impossible à ignorer. C’est exactement ce que j’ai ressenti lors de mon premier jour à l’Hôpital pour enfants Lenval, à Nice. Je venais soutenir l’équipe enseignante hospitalière. Une amie proviseure m’a tendu une blouse blanche et un badge pour pouvoir entrer dans les services auprès des enfants hospitalisés.

Je me souviens encore très précisément de ce moment. En franchissant ces portes, une seule pensée m’a traversée: " Il va falloir retourner à l’école. Te former. Pour aider mieux.” Deux ans plus tard, je devenais thérapeute clinicienne.

Reprendre des études à plus de cinquante ans est une expérience particulière. On n’apprend plus seulement avec sa mémoire intellectuelle. On apprend avec une vie entière derrière soi.

Avec l’expérience du conseil, du leadership, de l’écriture, de la recherche, de l’accompagnement humain. Avec aussi les influences de penseurs et de penseuses qui ont profondément marqué ma manière de comprendre le monde: bell hooks, Clarissa Pinkola Estés, Marion Woodman, Carl Rogers, Irvin Yalom, Viktor Frankl…

Il faut également accepter de redevenir débutant. De quitter une identité professionnelle maîtrisée pour entrer dans un territoire d’incertitude. Yalom écrit que toute transformation importante suppose une forme de renoncement; on ne peut entrer pleinement dans une nouvelle étape sans accepter de laisser une partie de l’ancienne derrière soi.

Je crois que c’est vrai.

Et pourtant, paradoxalement, rien n’a réellement été abandonné. Tout ce parcours s’est réorganisé autrement. Aujourd’hui, ma pratique thérapeutique s’appuie autant sur la clinique que sur cette compréhension des dynamiques humaines acquise au fil des années.

La formation que j’ai suivie à la Haute École de Psychothérapie associait des enseignements théoriques, la psychopathologie, des stages cliniques, des supervisions et une pratique appliquée. Nous avons travaillé sur les approches humanistes, les TCC, la thérapie des schémas, l’EMDR, les questions de psychopathologie et la posture thérapeutique dans la relation clinique.

Mais avec le temps, j’ai compris qu’être thérapeute ne signifie pas simplement “obtenir un diplôme”. C’est entrer dans une discipline intérieure et humaine qui ne s’arrête jamais. Les psychologies humanistes — de Carl Rogers à Viktor Frankl — rappellent toutes, à leur manière, qu’accompagner un être humain ne peut pas se réduire à l’application de techniques. La relation thérapeutique engage profondément la personne du thérapeute, sa qualité de présence, sa capacité d’écoute, son éthique, son travail sur lui-même. Carl Rogers parlait moins d’une méthode que d’« une manière d’être ». Il considérait que le thérapeute devait continuellement développer sa congruence, sa compréhension empathique et sa capacité à rencontrer l’autre dans une relation authentique.

Je crois profondément à cela.

Être thérapeute, c’est accepter de continuer à apprendre toute sa vie, à étudier, à superviser sa pratique, à questionner ses certitudes, à approfondir la compréhension de la psyché humaine, mais aussi à rester humble face à la complexité d’une existence.

Parce qu’au fond, accompagner quelqu’un dans sa souffrance, ses transformations ou ses vulnérabilités est une responsabilité immense. Et cette responsabilité demande un engagement continu envers la connaissance, l’éthique et l’humain.

Et aujourd’hui, ce diplôme, je le dédie avant tout à cette petite fille. À elle, et à tous les enfants que j'ai croisés à l'hôpital et qui, sans le savoir, m’ont aidée à comprendre là où je devais être utile.

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Et si, au travail, dire la vérité devenait possible?