Le lien caché entre l’addiction au travail et la santé mentale

De longues heures de travail peuvent temporairement atténuer les symptômes de la dépression et de l’anxiété. Toutefois, il vaut mieux quitter le bureau et affronter ses émotions de front.

Winston Churchill, ancien Premier ministre britannique, écrivain et prix Nobel de littérature, fut bien des choses: homme d’État, soldat, écrivain. Il fut l’un des premiers dirigeants mondiaux à tirer la sonnette d’alarme face à la menace nazie dans les années 1930, puis il captiva l’imaginaire mondial en tant que chef de file contre les puissances de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale. Premier ministre du Royaume-Uni durant la guerre, il maintenait un rythme écrasant, travaillant souvent 18 heures par jour. À cela s’ajoutait une activité d’écriture frénétique;  il rédigea livre après livre pendant ses années au pouvoir. À la fin de sa vie, il en avait achevé 43, pour un total de 72 volumes.

Churchill souffrait aussi d’une dépression invalidante, qu’il appelait son « chien noir », et qui revenait le visiter encore et encore. Il semble presque impensable qu’il ait pu être aussi productif dans des états si sombres qu’il confia un jour à son médecin: « Je n’aime pas me tenir au bord d’un navire et regarder l’eau en contrebas. Une seconde d’action mettrait fin à tout. »

Certains de ses biographes ont avancé une hypothèse troublante, son investissement incessant dans le travail n’existait pas malgré sa souffrance, mais en partie à cause d’elle. Le travail pouvait aussi faire office de refuge.

Churchill n’est pas seul. Des figures plus contemporaines,  de Steve Jobs, cofondateur d’Apple, et Elon Musk, entrepreneur et dirigeant de Tesla et SpaceX, ont eux aussi contribué à ériger l’intensité de travail en vertu morale, parfois au bord de la mythologie. Musk a lui-même décrit des semaines de 80 à 120 heures de travail. De son côté, Robin Sharma, auteur et conférencier en leadership, avec The 5 AM Club, a popularisé une culture de la discipline extrême et de l’optimisation de soi.

Mais derrière cet idéal de performance, une autre hypothèse mérite d’être envisagée. Et si, parfois, travailler sans relâche n’était pas seulement une ambition, mais aussi une manière de ne pas être présent à soi?

Mais cette hypothèse n’est pas seulement sociologique; elle trouve aussi des résonances dans la clinique. Certaines traditions psychodynamiques ont décrit depuis longtemps la possibilité que l’activité, l’agitation, la productivité ou l’hyperinvestissement servent parfois de défense contre des affects plus douloureux.

Melanie Klein, psychanalyste connue pour ses travaux sur les angoisses précoces et les défenses psychiques,  évoquait les défenses maniaques comme des modes de fonctionnement destinés à tenir à distance la détresse, la perte ou les angoisses dépressives, parfois par une accélération de l’activité et une fuite dans le faire. Chez Donald Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique,  l’hyperactivité peut, dans certains contextes, être comprise comme une tentative d’éviter un effondrement psychique redouté. Plus récemment, Nancy McWilliams, psychanalyste connue pour ses travaux sur la personnalité et les organisations défensives,  a montré comment l’accomplissement, la performance ou le contrôle peuvent parfois agir comme protection contre des vécus plus vulnérables.

Dans cette perspective, le workaholisme peut parfois apparaître non seulement comme un excès de travail, mais aussi comme une modalité de régulation psychique, une manière de transformer l’angoisse en activité, le vide en occupation, la souffrance en performance.

Cela ne signifie pas que tout engagement intense dans le travail relève d’une défense. Mais cela soulève une question plus profonde; dans certains cas, ce n’est peut-être pas le travail qui est le problème, mais ce qu’il empêche d’éprouver.

Les chercheurs observent aujourd’hui que le workaholisme peut parfois constituer une réponse à la détresse. Et comme beaucoup d’addictions, il peut aggraver précisément ce qu’il est censé soulager.

En Europe, les estimations récentes suggèrent qu’environ un adulte sur dix (11 %) présente un trouble lié à l’usage d’alcool, tandis qu’environ 6 % vivent avec une dépendance avérée, ce qui rappelle à quel point les conduites addictives sont loin d’être marginales. Mais beaucoup de personnes s’automédiquent dès le départ. Des chercheurs ont montré qu’une proportion importante de personnes souffrant d’anxiété ou de troubles de l’humeur recourent à l’alcool ou à d’autres substances pour tenter de gérer leur souffrance, au prix d’un risque accru de dépendance. D’autres personnes traitent aussi leurs difficultés émotionnelles par le travail ou encore par le sport à outrance. Cela peut conduire à une forme particulière d’addiction.

De nombreuses études ont montré une forte association entre le workaholisme et des symptômes de troubles psychiatriques, tels que l’anxiété ou la dépression. Mais certains psychologues ont avancé une causalité inverse;  les personnes pourraient parfois traiter leur dépression et leur anxiété par des comportements workaholiques.

Comme l’écrivaient les auteurs d’une étude publiée dans PLOS One (revue scientifique internationale à comité de lecture): « Le workaholisme (dans certains cas) se développe comme une tentative de réduire les sentiments inconfortables d’anxiété et de dépression. » Les personnes en difficulté avec le workaholisme peuvent facilement nier qu’il y a un problème, et passer à côté des difficultés sous-jacentes qu’elles tentent d’auto-traiter.

Comment le travail pourrait-il être mauvais? Comme l’a formulé la psychiatre et professeure de Stanford Anna Lembke, autrice de Dopamine Nation: « Même des comportements auparavant sains et adaptatifs ont désormais été “drogifiés”. » Si vous vous faufilez dans les toilettes pour vérifier vos mails professionnels, elle parle peut-être de vous. Le problème est que, contrairement à d’autres addictions, le surtravail est souvent récompensé.

Personne ne dira: « Une bouteille entière de gin? Vous êtes un buveur exceptionnel. » Mais travaillez 16 heures par jour, et vous aurez peut-être une promotion. Et pourtant, les coûts finissent souvent par dépasser les bénéfices. Le burnout, la dépression, le stress professionnel et le conflit entre le travail et la vie personnelle tendent à s’aggraver.

Le workaholisme peut même conduire à des addictions secondaires, comme l’alcool, les drogues ou la pornographie, utilisées pour anesthésier les conséquences du premier emballement.

Pour sortir de cette logique, certaines stratégies simples peuvent aider.

1. Faire un audit de son temps

Pendant quelques jours, tenez un journal précis de vos activités, du temps consacré au travail, et de ce que vous ressentez. Cela aide à rendre le déni plus difficile et à retrouver ce qui nourrit réellement.

2. Planifier son temps de repos

Bloquez les activités non professionnelles dans votre agenda comme de véritables engagements. Sinon, le travail occupera tout l’espace disponible.

3. Programmer ses loisirs

Ne laissez pas le temps libre devenir un simple vide dans lequel le travail revient s’engouffrer. Planifiez aussi ce qui vous ressource. Comme appeler un ami, marcher, lire, ou même ne rien faire. Ce ne sont pas des activités secondaires. Ce sont des actes de santé mentale. Faire une marche, prendre un temps de prière ou faire une séance de sport peut avoir autant d’importance qu’une réunion jugée essentielle. Ces moments peuvent être, eux aussi, des actes de protection psychique.

Et parfois, c’est précisément dans ces espaces non productifs en apparence que se restaurent la clarté, l’équilibre et la capacité de penser.

Donald Winnicott rappelait même que la capacité à être seul, à ne pas être constamment dans le faire, peut être le signe d’une forme de maturité psychique. Dans cet esprit, ne rien faire n’est pas forcément de la passivité. Cela peut être une manière de laisser l’esprit respirer, de retrouver du jeu intérieur, et parfois de renouer avec quelque chose de vivant en soi.

Dans une culture qui valorise sans cesse l’action, cela peut sembler contre-intuitif. Mais savoir s’arrêter est parfois une compétence, pas une défaillance. Alors parfois, quitter le bureau n’est pas fuir ses responsabilités. Ça commence à ressembler à ce que le travail tenait jusque-là à distance.

Faire face à une addiction au travail peut profondément changer une vie. Cela libère du temps pour la famille et les amis. Cela redonne une place à des activités qui n’ont pas à être utiles, mais simplement agréables. Cela permet aussi de mieux prendre soin de soi, par exemple en faisant de l’exercice. Toutes ces choses ont montré qu’elles augmentent le bonheur ou réduisent le mal-être.

Mais traiter le workaholisme laisse encore entière la question de ce que ce surinvestissement dans le travail cherchait à apaiser. Peut-être êtes-vous, vous aussi, visité par le « chien noir » de Winston Churchill. Ou peut-être que votre chien a une autre couleur, comme un mariage en souffrance, un sentiment chronique d’insuffisance, peut-être même un trouble de l’attention avec hyperactivité (TDAH) ou un trouble obsessionnel-compulsif, qui ont parfois été associés au surtravail.

Lorsque l’on cesse d’utiliser le travail pour se distraire de cela, cela ouvre la possibilité de rencontrer ce qui fait souffrir, peut-être avec de l’aide, et de traiter ce qui vous a rendu dépendant d’un travail excessif au départ.

Je sais, je comprends: faire face au chien peut sembler plus effrayant que de se tourner vers les vieux attrape-chiens habituels tels que votre patron, vos collègues, votre carrière. Mais au bout du compte, vous pourriez bien trouver une manière de vous débarrasser de ce vieux cabot pour de bon.

Mais ce n’est peut-être qu’un premier niveau de transformation. Car au-delà du temps retrouvé, une autre question apparaît: qu’est-ce que cette addiction cherchait à contenir?

C’est peut-être à partir de là, précisément, que s’ouvre une réflexion plus large sur certaines promesses de la culture contemporaine de la performance.

Une grande partie de la littérature sur le leadership, la productivité ou l’optimisation de soi repose sur une même injonction: faire plus, devenir meilleur, tenir davantage. Mais meilleur pour quoi et pour qui? Meilleur pour répondre aux attentes externes? est-ce mieux pour habiter plus pleinement sa propre vie?

Faire un audit de son temps n’est pas seulement compter ses heures de travail. C’est parfois le moment de commencer à voir combien d’espace le travail occupe intérieurement, combien d’heures on passe aussi à penser au travail, à anticiper le travail, à se définir par lui. Et parfois reconnaître qu’il dévore votre vie.

Or la vie a une limite. Et cela compte.

Il y a là, bien sûr, une question de prévention du burn-out, ce point de rupture silencieux qui peut rester longtemps latent avant de surgir lorsque l’on est allé trop loin. Mais il y a aussi autre chose.

Nous pensons souvent à la performance sous un angle comportemental ou physique, tenir, s’endurcir, optimiser le corps, entraîner l’esprit. Et pourtant, la santé mentale reste souvent absente de cette conversation. Comme si elle relevait du supplément, alors qu’elle participe de l’équilibre même qui permet de penser plus clairement, de décider avec plus de discernement, de travailler avec davantage de créativité.

La psychologie le suggère depuis longtemps. La théorie de l’élargissement et de la construction (broaden-and-build) de Barbara Fredrickson, psychologue et chercheuse en psychologie positive, montre que les états émotionnels plus régulés et plus positifs élargissent l’attention, favorisent la flexibilité cognitive et soutiennent la créativité. Autrement dit: un esprit moins encombré pense souvent mieux. Les travaux sur la sécurité psychologique d’Amy Edmondson, professeure de leadership et spécialiste de la sécurité psychologique, ont également montré que la qualité du climat psychologique influence l’apprentissage, la prise de risque intelligente et la performance collective. Et ce que l’on appelle aujourd’hui l’executive coaching psychologiquement fondé, ou parfois executive therapy, commence, lui aussi, à produire des résultats empiriques. Un essai randomisé mené par Anthony Grant, psychologue et chercheur en coaching, a montré des effets sur l’atteinte des objectifs, la résilience et le bien-être au travail. Des méta-analyses plus récentes mettent en évidence des effets positifs sur les comportements de leadership et certaines ressources psychologiques. Une étude de 2023 suggère également une réduction du burn-out et une augmentation de la vigueur chez des leaders accompagnés.

Ce n’est pas anodin. Cela suggère que prendre soin de sa santé mentale n’est pas s’éloigner de la performance. C’est créer des conditions plus profondes et plus durables pour celle-ci. C’est retirer ce qui la pollue: l’addiction à la dopamine, la fuite, la culpabilité, le travail fait pour de mauvaises raisons.

Et retrouver autre chose: une forme de paix intérieure, de douceur et de cohérence, qui passe aussi par le développement d’une conscience de soi, ainsi que par l’observation de ses émotions et de ses comportements, avec lucidité et bienveillance.

Et bien sûr, parfois, savoir demander de l’aide. Nous trouvons naturel de consulter un coach sportif ou un mentor. Pourquoi paraît-il moins évident, pour beaucoup, de consulter un thérapeute?

Pourtant, prendre soin de sa santé mentale peut être, pour un dirigeant comme pour n’importe qui, une forme plus profonde de développement. Souvent aussi importante que de se lever à cinq heures du matin ou de lire un énième livre sur le leadership. Car la question n’est pas seulement de savoir comment performer davantage. Mais comment réussir sans se perdre?

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