Apprendre à trembler

Ce que la peur vient nous dire

Il existe un conte des frères Grimm que l'on raconte rarement jusqu'au bout. Un garçon y est incapable d'avoir peur. Là où son frère frissonne à l'idée de traverser le cimetière la nuit, lui ne sent rien. Les histoires de fantômes le laissent de marbre. On le prend pour un simple d'esprit, et lui-même finit par le croire : il y a quelque chose que les autres éprouvent et qui lui échappe, une sensation dont tout le monde parle et qu'il n'a jamais connue. Alors il part sur les routes, non pas pour vaincre la peur comme le font les héros, mais pour l'apprendre. Il la cherche comme on cherche un savoir qui manque.

Nous avons tellement l'habitude d'admirer ceux qui ne tremblent pas que nous oublions ce que ce conte a compris il y a des siècles, l'homme sans peur n'est pas un héros, c'est un infirme. Toute notre imagerie dit pourtant le contraire. On vante l'athlète « sans peur », on vend des tee-shirts qui encouragent à être « fearless », on érige des statues à la fillette qui défie le taureau de Wall Street sans ciller. Et les mythes que nous préférons sont ceux de l'invulnérable — Achille trempé dans le fleuve, Siegfried — le héros de la légende germanique — baigné dans le sang du dragon. Mais regardez de plus près, ces récits ne célèbrent jamais l'invulnérabilité. Ils s'acharnent, au contraire, à lui trouver un défaut. Un talon qu'on a tenu hors de l'eau. Une feuille tombée sur le dos, à l'endroit précis où le sang protecteur n'a pas coulé. Comme si l'imaginaire humain refusait obstinément l'idée d'un être que rien ne peut atteindre, comme s'il savait qu'une créature sans point faible ne serait plus tout à fait des nôtres.

La science, à sa manière, raconte la même histoire. Il existe des personnes qui, à la suite de lésions cérébrales très particulières, ne ressentent plus la peur. On peut les confronter à des serpents, les promener dans des maisons hantées, leur montrer les films les plus effrayants : rien. L'une d'elles a même été menacée au couteau sans éprouver la moindre panique. On serait tenté d'y voir une forme de force. C'est l'inverse. Cette absence de peur les met continuellement en danger, parce qu'elles ne perçoivent plus les signaux qui, chez nous, déclenchent le retrait salutaire. Elles ne fuient pas ce qu'il faudrait fuir. La peur, on la découvre en observant ceux qui en sont privés, n'est pas un défaut de notre nature. C'est une sentinelle. Une vie sans peur n'est pas une vie augmentée : c'est une vie sans gardien.

Voilà où je voudrais commencer, parce que c'est là que tout se joue. Nous passons une grande partie de notre existence à vouloir nous débarrasser de la peur, et nous nous trompons de combat. La question n'est pas de savoir comment ne plus avoir peur. C'est apprendre à avoir peur sans se laisser gouverner par elle.

Ce que la peur est, et ce qu'elle devient

Commençons par la distinguer de ce qu'on confond souvent avec elle. La peur a un objet. J'ai peur de quelque chose : ce chien, cette hauteur, ce visage fermé. Elle surgit dans le présent, mobilise le corps en quelques dixièmes de seconde, et retombe une fois le danger passé. C'est une émotion brève, précise, chirurgicale. Elle fait son travail, puis elle s'en va.

L'angoisse, elle, n'a pas d'objet, ou plutôt son objet est partout et nulle part. Elle ne se rapporte pas à une menace présente mais à un avenir incertain, à un possible qui n'arrivera peut-être jamais. Et surtout, elle dure. C'est cette durée qui m'a longtemps intriguée dans mon travail. Une peur qui ne retombe pas, une peur qui s'installe et devient un climat plutôt qu'un signal, à quel moment cesse-t-elle d'être la peur pour devenir autre chose?

Je crois aujourd'hui que la réponse tient en une phrase: une peur qui dure est une peur qui a perdu son objet. Elle s'est détachée du danger précis qui l'avait fait naître pour se fixer sur quelque chose de plus vague, de plus vaste, de plus insaisissable, l'avenir, les autres, la vie elle-même. Elle ne dit plus « attention, ici, maintenant ». Elle dit « le monde est dangereux ». Elle est passée du signal à l'état, de l'information à l'identité. C'est très exactement ce que je vois arriver, en consultation, à ceux qui souffrent : non pas qu'ils aient trop peur, mais que leur peur n'ait plus su repartir.

Comment une peur en vient-elle à ne plus repartir ? Il y a un mécanisme que l'on sous-estime, et qui explique beaucoup de choses. Quand nous fuyons ce qui nous effraie, nous éprouvons un soulagement. On annule le rendez-vous redouté, et une vague de calme nous envahit, la tension se dissout, presque une petite ivresse. Ce soulagement n'est pas neutre. Le cerveau l'enregistre comme une récompense : bravo, tu as évité la menace. Et une récompense, cela s'apprend. La deuxième fois, on annule plus facilement. La troisième, cela va de soi. Sans que nous nous en apercevions, l'évitement devient une habitude qui s'entretient elle-même, non parce que le danger est réel, mais parce que l'esquive est agréable. La peur ne rétrécit pas notre vie parce qu'elle nous fait redouter. Elle la rétrécit par le confort qu'il y a à la contourner.

Et il y a pire, ou plus subtil. À force de traiter notre propre peur comme un ennemi, à force de la fuir, de la réprimer, de nous en vouloir de la ressentir, nous apprenons à notre cerveau que la peur elle-même est dangereuse. Nous finissons alors par avoir peur d'avoir peur. C'est peut-être là, plus que dans la durée, que se joue le basculement vers l'angoisse : non pas la peur, mais la peur au second degré, celle qui prend pour objet nos propres sensations. Le cœur qui s'emballe devient une menace. La boule au ventre devient un signal d'alarme. On se surveille, et cette surveillance nourrit ce qu'elle guette.

La peur fait mal

Car il faut le dire, ce qu'on oublie trop souvent: la peur fait mal. Ce n'est pas une abstraction, une idée inquiète qui traverserait l'esprit. C'est une douleur, et une douleur d'abord physique. Le plexus qui se noue, comme un poing serré au creux du ventre. La gorge qui se ferme, au point que la parole ne passe plus. Le souffle qui se coupe, ou qui devient court, haletant, comme si l'air se raréfiait. Le ventre qui se tord, la tête qui pèse, le cœur qui cogne trop fort et trop vite. Les jambes qui flanchent, la bouche sèche, cette sueur qui vient sans chaleur. Le corps tout entier se met en alerte, se contracte, se prépare à un danger et cette préparation, quand elle dure, quand elle ne trouve pas d'issue, devient un supplice.

Je crois qu'on ne comprend rien à la peur si l'on oublie cela. Si nous la fuyons avec tant d'acharnement, si nous développons cette peur de la peur dont je parlais, c'est aussi parce qu'elle nous fait souffrir dans notre chair. On ne fuit pas seulement un danger : on fuit une sensation insupportable. Et cette souffrance-là est réelle, elle n'a rien d'imaginaire. Le corps ne ment pas ; il dit, à sa façon brutale, que quelque chose demande notre attention.

Les grandes peurs

De quoi avons-nous peur, au fond? Des serpents et des hauteurs, oui, mais ce ne sont pas ces peurs-là qui gouvernent nos vies. Nos peurs les plus profondes n'ont presque jamais d'objet devant elles. Elles portent sur ce qui pourrait arriver, sur ce qui n'arrivera peut-être jamais, et c'est précisément pour cela qu'on ne peut pas les affronter et en avoir fini.

Il y a la peur de mourir, la nôtre, et plus douloureuse encore, celle de ceux que nous aimons. Il y a la peur de perdre un enfant, cette terreur que rien n'apaise et dont on n'ose même pas prononcer le nom. Il y a la peur d'être abandonné, de ne pas être aimé, de ne pas l'être assez, ou de ne plus l'être. La peur du rejet, celle du regard qui se détourne. La peur de perdre son travail et de se retrouver soudain devant le vide, sans savoir de quoi demain sera fait. La peur de rester seul, toute une vie, et de le rester jusqu'à la fin. Ces peurs-là n'ont pas de museau qu'on puisse regarder en face. Rien ne dit qu'elles se réaliseront. Et pourtant elles sont là, tapies, prêtes à se réveiller au moindre signe.

Elles deviennent plus vives, plus envahissantes, chez ceux qui ont déjà traversé le pire. Quand on a connu un deuil, une maladie, un traumatisme grave, on sait désormais, dans sa chair, que l'impensable peut arriver, puisqu'il est déjà arrivé. La peur, alors, n'a plus besoin d'être plausible pour être écrasante. Et il y a ceux qui vivent, aujourd'hui même, avec une maladie qui les menace, pour qui le dialogue avec une mort possible n'est pas une question philosophique mais une présence quotidienne. Chez eux, la peur, l'incertitude et la souffrance se mêlent en un même fil qu'aucun raisonnement ne dénoue. À ceux-là, on ne dira pas « ne plus avoir peur ». Ce serait indécent. On ne peut les aider qu’à porter cette peur autrement, et surtout à ne pas la porter seuls.

Les langages de la peur

Ce qui m'a frappée, au fil des années, c'est que la peur se présente rarement en disant son nom. Elle emprunte des détours, se déguise, parle d'autres langues. Un patient me décrit sa procrastination, son incapacité à s'y mettre, et croit me parler de paresse ou de désorganisation. Un autre me raconte son irritabilité, ses colères qui montent trop vite. Une troisième évoque ce retrait, cette envie de ne plus voir personne, de rester chez elle. Un quatrième, plus troublant, me dit ne plus rien ressentir du tout, comme si on avait baissé le volume de sa vie intérieure.

Il y a aussi ceux qui, et ils sont nombreux, disent toujours oui. Qui s'empressent, qui font plaisir, qui devancent les désirs des autres, qui se rendent aimables et indispensables, qui n'osent jamais déranger ni contrarier. On les félicite souvent pour leur gentillesse. Mais sous cette douceur, bien souvent, il y a une peur, celle d'être rejeté, de déplaire, de perdre l'amour ou l'estime de l'autre, et à travers cela, la peur d'une souffrance qu'on préfère éviter à tout prix. Se soumettre, s'effacer, se faire tout petit et charmant, c'est encore une manière de se protéger d'un danger, le danger d'être abandonné.

Car aucun d'eux ne pense me parler de peur. Et pourtant. La procrastination et le retrait sont des manières de fuir sans bouger. La colère est une manière d'attaquer ce qui menace avant qu'il ne nous atteigne. La complaisance est une manière d'amadouer ce dont on a peur. L'engourdissement, cette anesthésie affective où l'on ne sent plus rien, est peut-être la plus radicale des fuites : puisque la peur est une émotion trop puissante, trop douloureuse, on coupe le courant de toutes les émotions à la fois. Ce sont là, si l'on veut, les dialectes d'une même langue. Le corps ne connaît qu'un petit nombre de réponses face à la menace — combattre, fuir, se figer, se soumettre, s'effondrer — et tout ce que nous appelons nos travers, nos blocages, nos sautes d'humeur, n'en sont souvent que des traductions dans le registre de la vie ordinaire.

Comprendre cela change déjà tout. Car si ma procrastination est une peur qui s'ignore, alors la traiter comme un problème de méthode ne servira à rien. Il faudra remonter au message.

La messagère

C'est ici que je voudrais dire ce qui, pour moi, est l'essentiel. La peur, comme toute émotion, a quelque chose à nous dire. Elle n'est pas un bruit à faire taire. Elle est une donnée, pas un ordre et c'est une distinction qui sauve. Écouter la peur ne veut pas dire lui obéir, se soumettre à ce qu'elle réclame, ni fuir ce qu'elle désigne. Mais cela ne veut pas non plus dire la bâillonner. Entre la soumission et le refoulement, il y a une troisième voie, plus étroite et plus juste: l'écoute.

Car la peur, quand on prend le temps de l'entendre, dit toujours quelque chose de nous. Elle indique ce à quoi nous tenons, on ne tremble que pour ce qui compte. Elle éclaire nos attachements, nos valeurs, nos points sensibles, l'endroit exact où nous sommes vivants et donc vulnérables. En ce sens, elle est une clé de connaissance de soi. Mais elle est davantage encore. Elle marque souvent un seuil, un endroit où quelque chose en nous demande de grandir, de se déployer, de naître. Elle n'est pas seulement une défense contre un danger extérieur; elle est parfois le gardien d'une part de nous que nous n'avons pas encore osé habiter. Ce qui nous effraie garde le seuil de ce que nous pourrions devenir.

Rilke a écrit une phrase que je ne me lasse pas de relire, et qui dit cela mieux que je ne saurais le faire : peut-être tous les dragons de notre vie sont-ils des princesses qui attendent de nous voir, une fois, agir avec beauté et courage; peut-être tout ce qui nous effraie est-il, au plus profond, quelque chose de sans défense qui demande notre amour. J'aime infiniment cette idée que la chose qui nous terrifie ait, elle aussi, besoin d'aide. Que le dragon soit un être en détresse. La peur n'est pas toujours à terrasser ; elle est parfois à recueillir, comme on recueille une part de soi restée dehors, dans le froid. Elle n'est pas un mur. C'est une porte.

Qu'on m'entende bien: il ne s'agit pas d'aller chercher la peur, de la provoquer, de courir après les frissons pour se prouver quelque chose. Ce serait un contresens, et d'ailleurs cela ne marche pas. On ne grandit pas en collectionnant les épreuves. La peur n'a pas à être recherchée. Mais lorsqu'elle se présente et elle se présentera, car c'est une compagne de toute vie qui ose quelque chose, il s'agit de ne pas lui claquer la porte au nez. De la faire entrer. De lui demander, comme à une visiteuse dont on ne connaît pas encore le message: Qu'est-ce que tu es venue me dire ? Qu'est-ce que tu me demandes de regarder ? Qu'est-ce que tu protèges, et qu'est-ce que tu réclames?

Il faut ajouter, pour rester honnête, que toutes les peurs ne se valent pas. Certaines sont de vraies messagères, porteuses d'un sens qui nous concerne. D'autres ne sont que du bruit, l'emballement d'un système d'alarme trop sensible, une phobie qui s'est accrochée à un objet arbitraire, cette peur de la peur qui tourne à vide. Tout l'art, et c'est bien un art, consiste à savoir laquelle écouter. Bien avoir peur, ce n'est pas prêter l'oreille à chacune de ses alarmes. C'est apprendre à distinguer la sentinelle, qui a raison, de celle qui s'affole pour rien.

L'envers de la peur

On me demande souvent quel est le contraire de la peur. Longtemps, j'ai cru qu'il fallait répondre: « le courage ». Je n'en suis plus si sûre. Car le courage n'est pas l'absence de peur: celui qui ne ressent rien n'est pas plus fort que les autres, il est seulement démuni, privé de son gardien, nous l'avons vu dès les premières lignes. Le courageux, lui, sent la peur et avance malgré elle. Il redoute ce qui mérite vraiment de l'être, au bon moment et dans la juste mesure, et il a jugé que ce qui l'attend de l'autre côté valait le tremblement. Le courage n'efface pas la peur. Il l'intègre. Il en fait un instrument plutôt qu'un maître.

Mais je crois que le véritable envers de la peur n'est pas un état, ni le courage, ni le calme, ni même la sérénité. C'est un mouvement. La peur nous pousse vers l'évitement, le repli, la fermeture; son contraire est tout ce qui nous ramène à l'ouverture, à l'approche, au contact. Et ce mouvement a plusieurs visages.

Il y a la joie, non pas le plaisir, qui est souvent une autre manière de fuir, mais cette joie plus profonde, une pleine présence à l'instant, une augmentation de notre puissance de vivre. Là où la peur nous projette dans un avenir menaçant, la joie nous ramène au présent, le seul endroit où, la plupart du temps, nous allons bien.

Il y a la confiance en soi, qui ne se décrète pas et ne s'obtient pas par le raisonnement. On ne fait sortir personne de sa peur à force d'arguments. La confiance se construit par l'expérience, par le fait de traverser et de réussir, une fois, puis une autre, jusqu'à ce que le corps apprenne qu'il peut. C'est pourquoi je me méfie des discours qui promettent de vaincre la peur par la seule pensée positive. La confiance se gagne par l'agir, pas par la tête.

Et il y a, plus fondamental que tout, la confiance dans la vie. Cette conviction sourde, installée bien avant les mots, que le monde est globalement fiable, que nos besoins seront entendus, que nous ne serons pas laissés seuls. Elle se forme très tôt, dans la qualité de nos premiers liens, et constitue le socle sur lequel tout le reste s'appuie. Là où elle manque, souvent parce que la vie s'est chargée trop tôt de trahir cette promesse, par un deuil, un abandon, une blessure précoce, la moindre menace prend des allures de catastrophe: il n'y a pas de sol sous les pieds, et la peur, n'ayant rien qui la retienne, s'installe et enfle sans mesure. Mais là où la confiance dans la vie est présente, au contraire, tout change. La peur peut venir, faire son travail d'alerte, puis se retirer, parce qu'on sait, quelque part, tout au fond, que l'on tiendra, que le sol ne se dérobera pas.

Ce qui nous rend humains

Ces trois-là — la joie du présent, la confiance qui vient de l'agir, la confiance qui vient du lien — ne s'obtiennent pas seuls. Et c'est peut-être ce que nous avons le plus oublié. Nous imaginons la peur comme une affaire privée, un combat intérieur que chacun mènerait dans sa solitude. C'est faux. Nous apprenons à avoir peur ensemble, et c'est ensemble que nous apprenons à ne plus l'être. Quand notre peur est accueillie plutôt que niée, quand quelqu'un nous tient plutôt que de nous dire « ne t'en fais pas » ou « sois fort », nous découvrons qu'elle est supportable, qu'elle passe, qu'elle ne nous détruira pas.

Il y a un geste que tout le monde connaît, et qui dit cela sans un mot. Serrer fort quelqu'un dans ses bras quand il a peur. Le tenir contre soi, longtemps, jusqu'à ce que le souffle se calme, que les épaules se relâchent, que le tremblement s'apaise. On ne fait rien d'autre, dans ces moments-là, que de prêter à l'autre un peu de notre solidité. Et cela suffit souvent à rendre la peur vivable, non pas à la faire disparaître, mais à ce qu'elle ne soit plus seule à occuper tout l'espace. Nous avons besoin des autres pour porter nos peurs. Et la peur elle-même a besoin d'aide, comme le dragon de Rilke. Ce n'est pas un hasard si l'endroit vulnérable de Siegfried était dans son dos, à l'unique endroit qu'on ne peut pas protéger soi-même. Il y faut la main d'un autre.

Je repense au garçon du conte — celui que les Grimm ont intitulé Celui qui partit pour apprendre la peur. Il traverse toutes les épreuves sans frissonner, dort dans des châteaux hantés, côtoie des morts et des monstres, et rien ne l'atteint. Ce n'est pas héroïque: c'est vide. Il rentre de son voyage aussi ignorant qu'il en est parti. Et savez-vous comment il apprend enfin à trembler? Ce n'est ni par un exploit, ni par un danger. C'est sa femme qui, un matin, tandis qu'il dort, soulève la couverture et lui verse sur le corps un seau d'eau froide où frétillent des petits poissons. Il se réveille en sursaut, parcouru d'un frisson, et comprend enfin ce que tout le monde éprouvait sans lui. La peur, ce qui lui manquait pour être des nôtres, lui vient par le corps et par la main d'un être proche. Par le froid de l'eau et la présence de l'autre. Pas par la conquête. Par l'intime.

Je trouve que ce conte a tout dit. Nous ne devenons pas pleinement humains en cessant de craindre. Nous le devenons en apprenant à trembler et en trouvant, auprès de qui nous aime, de quoi soutenir ce tremblement. La peur n'est pas l'ennemie qu'il faudrait terrasser pour enfin vivre. Elle fait mal, c'est vrai, elle serre la gorge et noue le ventre, et certaines de nos peurs sont si vastes qu'on ne peut que les porter, jamais les résoudre. Mais elle est aussi ce qui nous garde en vie, et, si nous savons lui ouvrir la porte, ce qui nous fait grandir. Elle protège, et elle enseigne. Reste à ne pas la fuir, et à ne pas la chercher non plus. À la laisser venir, à l'écouter, à lui demander ce qu'elle veut et à ne pas rester seul pour l'entendre. C'est un long apprentissage. Il n'a pas de fin, et c'est peut-être tant mieux: cela s'appelle simplement être vivant.

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