Et si on prenait VRAIMENT soin de soi?

On croit souvent que « prendre soin de soi » consiste à améliorer son apparence, à se rendre plus présentable, plus désirable, plus performant. Pour les femmes, cette idée est particulièrement chargée culturellement; le soin de soi est fréquemment confondu avec le soin esthétique, la minceur, la jeunesse, la peau, les cheveux, le corps contrôlé. Or cette forme de soin peut devenir une nouvelle injonction, non pas un retour à soi, mais une manière supplémentaire de se surveiller.

La théorie de l’objectification, développée notamment par Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts, éclaire précisément ce phénomène. Dans une culture où le corps des femmes est constamment regardé, évalué, comparé, celles-ci finissent par intérioriser ce regard. Elles ne vivent plus seulement leur corps de l’intérieur; elles le surveillent depuis l’extérieur. Tout le temps. À force de se regarder comme un objet à améliorer, beaucoup cessent de se sentir comme un sujet à écouter.

Et c’est là que le basculement devient presque invisible, mais profondément délétère. Car habiter son corps comme une image à corriger, c’est perdre progressivement l’accès au corps comme boussole. Une étude récente en réseau sur l’insatisfaction corporelle montre que la self-objectification est associée à une diminution de l’attention portée aux états corporels internes, ce que l’on appelle l’interoception. Autrement dit, plus on se regarde de l’extérieur, moins on se sent de l’intérieur.

La littérature contemporaine sur le self-care souligne d’ailleurs cette ambiguïté. Dans de nombreux discours médiatiques, notamment féminins, le soin de soi est « hyperféminisé »: associé à la consommation, à l’esthétique, à l’optimisation de soi et à la valorisation de son capital social ou érotique. Il ne s’agit plus seulement d’aller mieux, mais de devenir une version plus désirable, plus contrôlée, plus performante de soi-même.

C’est ici que le sujet devient psychologiquement intéressant. Le vrai soin de soi ne consiste pas seulement à « faire quelque chose pour soi », mais à pouvoir sentir ce dont on a réellement besoin. Or beaucoup d’entre nous, femmes comme hommes, ont perdu l’accès à cette écoute intérieure. Nous savons nous forcer, tenir, répondre, produire, séduire, rassurer, anticiper, mais beaucoup moins nous arrêter, ressentir, choisir, dire non ou reconnaître une fatigue avant l’effondrement.

Chez les femmes, cette difficulté est renforcée par la charge du care, le travail émotionnel et les normes de disponibilité. Les recherches montrent qu’elles continuent d’assumer une part disproportionnée du soutien affectif et organisationnel dans les sphères privées comme professionnelles, souvent au détriment de leur propre équilibre psychique. À cela s’ajoute une dimension plus silencieuse encore: une forme de négligence apprise.

Avoir appris à passer après. À céder. À tenir. À être agréable. À être belle. À ne pas déranger. Jusqu’à ne plus savoir ce qui nous fait réellement du bien.

Beaucoup de femmes ne manquent pas de volonté pour prendre soin d’elles. Elles manquent d’autorisation intérieure. Elles ont appris, parfois très tôt, que leur valeur relationnelle se mesure à leur capacité à s’adapter, à comprendre, à porter, à céder, à ne pas trop demander. Ce n’est pas une donnée biologique. C’est une construction sociale et affective, profondément ancrée dans des systèmes culturels où la disponibilité féminine est valorisée.

Les travaux sur le self-silencing (le « silence de soi »), conceptualisé par Dana Jack, montrent que ce silence ne se limite pas à un comportement. Il devient psychique. Beaucoup apprennent à ne plus entendre ce qu’elles ressentent, ou à le disqualifier immédiatement: « ce n’est pas grave », « je peux encore tenir », « il ne faut pas exagérer », « je dois faire un effort ». Cette dynamique est associée à la détresse psychologique, à la dépression, aux troubles alimentaires et à une moindre capacité à se protéger.

Les hommes ne sont pas épargnés, mais selon une logique différente. Là où certaines femmes apprennent à se taire pour préserver le lien, beaucoup d’hommes apprennent à se couper de leurs émotions pour préserver leur statut. Les normes de masculinité valorisent la maîtrise, la performance, l’endurance, le contrôle et disqualifient la vulnérabilité, la dépendance, le besoin de soutien. Les recherches sur la masculinité traditionnelle montrent que cette injonction à l’autonomie émotionnelle est associée à une moindre demande d’aide, à davantage de conduites à risque et à une prévalence plus élevée de suicide. Le résultat est différent en apparence, mais similaire dans le fond: une difficulté à accéder à soi.

À cela s’ajoute un mécanisme plus clinique. Lorsqu’une personne ne sait pas prendre soin d’elle en profondeur, elle ne cherche pas nécessairement du repos; elle cherche souvent une régulation rapide. Cela peut passer par les écrans, la nourriture, l’achat, le travail, l’alcool, le sport compulsif, les réseaux sociaux — ou par toute conduite qui procure une récompense immédiate. La notion populaire d' addiction à la dopamine est simplificatrice, mais elle met en lumière un phénomène réel: les conduites compulsives mobilisent les circuits de récompense et visent à compenser une difficulté à réguler les états intérieurs. Les travaux en neurosciences affectives, notamment ceux de Kent Berridge, montrent que ces systèmes de « wanting » (désir) peuvent s’emballer indépendamment du « liking » (plaisir réel).

Encore faut-il pouvoir s’arrêter, dira-t-on. Mais cette capacité ne va pas de soi. Pour beaucoup, s’arrêter et s’écouter n’est pas apaisant,  c’est inconfortable, parfois même angoissant. Le bruit, les écrans, l’activité constante deviennent alors des moyens de ne pas rencontrer ce qui, à l’intérieur, demande à être entendu.

Le monde contemporain accentue encore cette dynamique. Les écrans, les réseaux sociaux, les formats courts, les notifications et le doom scrolling exposent le système nerveux à une alternance continue de stimulations, de comparaisons, de menaces et de récompenses. Les revues récentes associent ces usages à l’anxiété, au stress, à la dépression, à l’épuisement émotionnel, à la rumination et à une difficulté croissante à tolérer l’incertitude. Il ne s’agit donc pas simplement d’un « manque de volonté ». Beaucoup de personnes vivent dans un environnement qui capte leur attention, accroît leur stress, nourrit la comparaison sociale et colonise leur dialogue intérieur. Le problème n’est pas seulement qu’elles ne prennent pas soin d’elles. C’est qu’elles ont appris à se traiter comme un projet à corriger plutôt que comme un être vivant à écouter.

Alors comment retrouver le vrai soin de soi ? Si, bien sûr, la psychothérapie aide à guérir les blessures d’atteinte au soi et les schémas d'auto maltraitance, son apport va souvent plus loin que ce que l’on imagine. Elle ne consiste pas uniquement à comprendre ou à analyser. Elle offre, avant tout, un espace où l’on peut progressivement réapprendre à se rencontrer autrement. Dans un cadre sécurisé, stable, sans exigence de performance ni de conformité, certaines personnes découvrent pour la première fois qu’elles peuvent être écoutées sans avoir à s’adapter, sans avoir à anticiper, sans avoir à se réduire. Ce type d’expérience relationnelle, répétée dans le temps, vient doucement modifier des schémas profondément ancrés: se taire, minimiser, céder, tenir à tout prix. La psychothérapie permet ainsi de remettre en circulation ce qui avait été figé. Elle redonne une légitimité aux ressentis, même les plus discrets. Elle aide à différencier ce qui est attendu de soi de ce qui est juste pour soi. Elle réintroduit des micro-espaces de choix là où il n’y avait que des automatismes.

Mais surtout, elle participe à une forme de réancrage corporel. Apprendre à se sentir à nouveau, à reconnaître une tension, une fatigue, un élan, un refus est souvent au cœur du processus thérapeutique. Là où le corps avait été réduit à une image ou à une fonction, il redevient progressivement un lieu d’information, un point d’appui, parfois même un allié.

Ce travail est lent. Il demande du temps, de la répétition, de la sécurité. Mais il ouvre quelque chose de fondamental: la possibilité de ne plus se traiter contre soi, mais avec soi.

Prendre soin de soi ne devrait pourtant pas signifier se rendre plus conforme, plus mince, plus beau ou plus belle, plus productif ou plus présentable. Cela devrait commencer beaucoup plus simplement: reconnaître la fatigue, sentir la tension, entendre ce qui dit non, savoir s’extraire du bruit, retrouver un contact avec le corps vécu plutôt qu’avec le corps regardé.

Et c’est peut-être là que se joue quelque chose de profondément contre-culturel. Car le vrai soin de soi ne coûte souvent rien. Dormir. Marcher. Respirer. Éteindre son téléphone. Dire non. Regarder la mer. Manger quand on a faim. S’arrêter avant d’être épuisé. Ne pas répondre immédiatement. Se demander: « Qu’est-ce qui est vivant en moi, maintenant ? »

La recherche sur l’interoception va dans ce sens: l’attention portée aux sensations internes est associée à une meilleure régulation émotionnelle, à un sentiment de soi plus stable et à un bien-être accru. Les approches centrées sur le corps (mindfulness, body awareness, thérapies somatiques) ont également des effets significatifs sur le stress, les symptômes physiques, le traumatisme et les conduites addictives.

Retrouver cette écoute n’est pas un luxe. C’est une forme de réappropriation. Une manière de sortir d’un soin de soi prescrit, performatif, parfois aliénant,  pour revenir à un soin de soi vivant, incarné, et profondément ajusté.

Quelques idées pour retrouver le vrai soin de soi

Il ne s’agit pas toujours d’une décision claire ni d’un moment volontaire. Bien souvent, ce mouvement émerge dans des périodes de crise, lorsque ce qui tenait jusque-là ne tient plus, lorsque l’on se sent fatigué, désaligné, ou étranger à sa propre vie. Ces moments, inconfortables, parfois déstabilisants, ouvrent aussi une brèche: celle de pouvoir reconsidérer ce que signifie être soi.

Car se retrouver ne consiste pas à devenir quelqu’un d’autre, mais à se rapprocher de ce qui, en soi, n’a pas été suffisamment entendu.

Cela commence rarement par de grandes transformations. Plutôt par des gestes discrets, presque imperceptibles:

  • Prendre un moment sans distraction, et observer ce qui émerge.

  • Remarquer une tension dans le corps, sans chercher immédiatement à la faire disparaître.

  •  Identifier ce qui fatigue — et ce qui, à l’inverse, apaise ou soutient.

  • Différer une réponse automatique.

  • S’autoriser à ne pas aller contre soi, même dans des situations ordinaires.

Apprendre à se faire confiance, ici, ne signifie pas devenir certain. Cela signifie accepter de prêter attention à des signaux internes, souvent ténus, parfois contradictoires, et de leur accorder une valeur.

Le corps joue un rôle central dans ce processus. Non pas comme un objet à maîtriser, mais comme un espace d’information. Une fatigue persistante, une contraction, un élan, une résistance, une émotion — autant d’indications qui, lorsqu’elles sont reconnues, permettent de s’ajuster plus finement à soi-même.

Retrouver cette écoute demande du temps. Cela implique parfois de ralentir, de renoncer à certaines formes de contrôle, et d’accepter une part d’incertitude. Mais c’est aussi ce qui permet de sortir progressivement d’un rapport à soi fondé sur la correction, pour entrer dans un rapport à soi fondé sur l’attention.

Les recherches sur la self-compassion, notamment celles de Kristin Neff, vont dans ce sens; elles montrent qu’une attitude plus douce et moins jugeante envers soi-même est associée à moins d’épuisement, à une diminution du stress perçu et à une meilleure capacité de régulation émotionnelle. Apprendre à se traiter autrement devient alors une condition du soin, et non sa conséquence.

Dans ce mouvement, le rapport à l’environnement peut également jouer un rôle discret mais profond. S’exposer à la nature, marcher, contempler, s’arrêter devant un paysage, permet parfois de relâcher cette focalisation constante sur soi. L’attention se déplace, le corps se régule, le regard s’ouvre. Et dans ces moments d’émerveillement ou de simple présence, quelque chose se desserre; il n’y a plus rien à corriger, seulement à éprouver.

Et, peu à peu, une autre forme de soin devient possible. Moins visible. Moins spectaculaire. Mais beaucoup, beaucoup plus juste pour soi.

Retrouver cette écoute ne transforme pas seulement la manière dont on prend soin de soi. Cela modifie plus largement la manière dont on entre en relation avec l’extérieur, mais aussi avec soi-même. Peu à peu, quelque chose se déplace. L’identité ne se construit plus uniquement à partir de l’image que l’on renvoie, ni de ce que l’on croit devoir être, ni même du regard des autres. Elle s’élargit, s’enracine ailleurs. Dans ce que l’on ressent. Dans ce que l’on pense réellement. Dans la manière dont on vit sa propre vie.

Il ne s’agit plus seulement de correspondre, mais d’exister. Et peut-être est-ce là une autre manière de comprendre le soin de soi,  non pas comme une tentative de se corriger, mais comme un mouvement lent par lequel on se rend à soi-même une place plus entière.

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