Jamais Assez. Ce que la Performance Nous Coûte.

Performance, un mot usé jusqu'à la corde

La performance est partout, et c'est précisément ce qui la rend difficile à voir. On mesure la performance d'une entreprise, celle d'un service, celle d'un élève, celle d'un athlète, et bientôt la sienne propre, au travail comme dans le sommeil. Le mot est si diffus qu'il a fini par désigner autre chose que ce qu'il nommait à l'origine. Il vient du latin perficere, achever, mener à son terme quelque chose. Il traverse l'ancien français sous la forme parformer, puis prend racine en anglais où il finit par désigner, autour de 1600, une représentation donnée devant un public, un spectacle, un exploit accompli sous le regard d'autrui. C'est seulement en 1839 que le mot revient en France par un tout autre canal, celui du vocabulaire des courses de chevaux, pour désigner le résultat chiffré d'un animal sur un parcours. Du cheval, il glisse vers le sportif, puis vers le salarié, puis vers chacun de nous. Le sociologue Alain Ehrenberg a nommé cette bascule le culte de la performance, une nouvelle mythologie sociale qui promet à chacun une forme d'autonomie à condition de se prouver sans relâche.

Ce qui frappe ici, c'est le glissement du sens. Un mot né du spectacle et de l'exploit, quelque chose qu'on accomplit et qu'on regarde s'accomplir, est devenu un instrument de mesure, quelque chose qu'on chiffre et qu'on compare. On est passé de l'exploit à la cote.

Voici donc une première définition de la performance, celle qui domine aujourd'hui la plupart des discours qu'on entend en cabinet. La performance comme résultat mesurable, comparé, exposé, jamais suffisant.

La tyrannie du chiffre

Ce glissement a pris une forme concrète depuis une quinzaine d'années, celle du soi quantifié. Le mouvement naît en Californie en 2007, avec une intention d'abord modeste et souvent légitime, celle de mieux comprendre son corps. Le suivi de la glycémie chez une personne diabétique relève de ce même principe, mesurer pour ajuster, mesurer pour vivre mieux avec une contrainte réelle. Mais l'outil a débordé son usage d'origine. La montre au poignet compte désormais les pas, le sommeil, les calories, et fixe elle-même l'objectif à atteindre, dix mille pas par exemple, sans que l'utilisateur sache toujours d'où vient ce chiffre ni sur quoi il repose. Des chercheurs qui ont étudié ce phénomène l'ont rapproché du dispositif que le philosophe Michel Foucault appelait le panoptique, cette architecture qui rend l'individu visible en permanence jusqu'à ce qu'il finisse par se surveiller lui-même. Il y a néanmoins une différence de taille avec les institutions que décrivait Foucault, l'école, la caserne, l'atelier, toutes bornées dans le temps. L'autosurveillance numérique, elle, n'a plus de limite. Elle nous suit jusque dans le sommeil, qui devient à son tour un chiffre à améliorer. Sur certaines applications de course à pied, chaque sortie devient publique, commentée, gratifiée de petits pouces levés par d'autres coureurs, avec cette ambivalence permanente entre motivation et anxiété que génère la comparaison constante.

L'historien Jerry Muller a donné un nom à cette dérive, la fixation métrique. C'est la conviction qu'on peut, et qu'on doit, remplacer le jugement professionnel par des indicateurs chiffrés. Cette fixation produit toute une série d'effets pervers. Le premier est une invitation à la triche. Plus une organisation impose des indicateurs chiffrés, plus elle pousse à les manipuler au lieu de servir son but réel. On cherche à faire grimper le chiffre plutôt qu'à améliorer ce qu'il était censé mesurer. Le second, c'est le court-termisme, c'est à dire, l'urgence impérieuse de l'intérêt immédiat, cette manière dont l'attention rivée aux conséquences les plus proches fait perdre de vue tout le reste, et sacrifier le long terme au résultat du trimestre.

Pourtant, il y a bien des accomplissements que le chiffre, mesuré en cours de route, ne verra jamais venir. Un chercheur peut travailler des années sans résultat mesurable avant une découverte, un écrivain accumuler des pages abandonnées avant le livre qui compte, un athlète traverser de longues saisons de reconstruction après une blessure, invisibles dans les classements, avant de revenir à son meilleur niveau. À chaque instant de ces parcours, une évaluation de la productivité aurait donné zéro. Le temps de la maturation n'est pas linéaire, et ce qui se construit dans ces périodes creuses échappe entièrement à la logique du résultat trimestriel. Certaines des choses qui comptent le plus ne se mesurent pas pendant qu'elles se font, seulement après coup, et parfois seulement à travers le vide qu'elles laisseraient si on les empêchait d'exister.

Poussée à son terme, cette logique du chiffre à tout prix peut mener à la triche pure et simple. On parle de conduite dopante, qui consiste à la consommation d'un produit pour surmonter un obstacle réel ou ressenti, dans un but de performance. Ce qui frappe dans cette définition, c'est qu'elle ne concerne pas seulement le sport. Elle s'applique aussi bien à un examen, à un entretien d'embauche, à une charge de travail qu'on ne parvient plus à porter autrement. Le corps et l'esprit poussés au-delà de ce qu'ils peuvent tenir, quitte à y laisser sa santé.

Deux vies, une même usure

Un cadre supérieur consulte parce qu'il ne dort plus, mais ce n'est pas de ça qu'il veut parler. Il veut parler de son objectif du trimestre. Un homme de quarante-cinq ans, qui dirige une entreprise de deux cents salariés, raconte sans que cela semble lui poser problème, qu'il n'a pas pris de vacances depuis trois ans. Une coureuse amateur ouvre son application dès son réveil, pour savoir comment elle a dormi avant même de savoir comment elle se sent.

Le sportif de haut niveau et le chef d'entreprise ont en commun de vivre sous une pression continue de résultat, et pourtant leurs souffrances restent largement invisibles jusqu'à ce qu'elles éclatent.

Chez les sportifs, une étude récente menée en France après les Jeux de Paris situe le risque de dépression modérée à sévère à 17 % chez les jeunes athlètes de haut niveau, les troubles anxieux généralisés à 24 %, les troubles du sommeil à 44 %. Ce dernier chiffre précède presque toujours l'apparition des autres symptômes, comme si le corps donnait l'alerte avant que l'esprit ne consente à l'entendre. Un tiers seulement des athlètes concernés consultent un professionnel dans l'année. Le Comité International Olympique a actualisé cette année ses recommandations sur la santé mentale des athlètes, avec un déplacement d'accent significatif, de la seule résilience individuelle qu'on demandait autrefois au sportif vers une responsabilité plus large de l'environnement qui l'entoure.

La science de l'effort donne une clé pour comprendre ce mécanisme d'usure. Longtemps, on a cru que l'épuisement physique n'était qu'une affaire de muscles, de glycogène et d'acide lactique. Les recherches récentes montrent que le cerveau joue un rôle bien plus actif, il évalue en permanence l'effort restant, combine les sensations du corps avec la mémoire, l'humeur et les attentes, et déclenche la sensation de fatigue de façon prédictive, avant même l'épuisement réel des ressources. Ce qui veut dire, très concrètement, que la fatigue qu'on ressent est autant une construction du cerveau qu'un signal du corps, ce qui explique pourquoi la croyance en ses propres capacités, ou son effondrement, change réellement ce qu'on est capable de tenir.

Chez les dirigeants d'entreprise, le tableau se recoupe largement, épuisement, anxiété, troubles du sommeil, mais un mécanisme supplémentaire vient s'y ajouter, celui du déni structurel, la conviction d'être trop fort mentalement, trop responsable, pour être soi-même concerné. Une étude récente menée auprès de dirigeants français indique que les deux tiers d'entre eux déclarent aujourd'hui souffrir de troubles psychologiques liés à leur charge, une proportion en forte hausse en deux ans à peine. Ce qu'il faut noter, malheureusement, c'est un déséquilibre. La recherche universitaire s'est massivement penchée sur la souffrance du sportif de haut niveau, avec des consensus internationaux et des décennies de littérature. Elle s'est beaucoup moins penchée sur celle du dirigeant, alors que les deux mondes ne cessent de s'emprunter leurs méthodes.

Ce que la performance donne à voir, et ce qu'elle cache

En cabinet, la performance se présente rarement comme un symptôme. Elle se présente comme une qualité, une force de caractère. C'est précisément ce qui la rend difficile à travailler.

Il existe une distinction clinique utile ici, celle qui sépare le perfectionnisme qui nourrit d'un perfectionnisme qui épuise. Le premier tire une vraie satisfaction de l'effort accompli, il sait s'arrêter. Le second ne connaît pas ce repos, parce que rien ne lui semble jamais suffisant pour justifier une pause, encore moins une fierté. Ce qui distingue les deux n'est pas le niveau d'exigence, mais la présence ou l'absence d'une voix intérieure qui juge, quel que soit le résultat obtenu.

Cette voix, on peut la travailler très concrètement en thérapie. Un exercice consiste à faire dialoguer le patient avec cette part critique de lui-même, en lui donnant une place, une chaise, une existence propre, pour que le sujet cesse de se confondre avec elle. Ce qui apparaît souvent dans ce travail, c'est que la voix critique ne parle pas au nom du patient. Elle parle au nom d'un regard plus ancien, extérieur, un parent, un entraîneur, une institution, dont le patient a fini par intérioriser les exigences comme si elles étaient les siennes.

La performance, dans ce cadre, n'est pas le problème. Elle est la solution qu'un sujet a trouvée, à un moment de son histoire, pour tenir face à quelque chose de plus difficile à nommer. Elle fonctionne, longtemps. C'est bien ce qui la rend si difficile à interroger.

Quand la façade craque

Deux histoires publiques, très documentées, montrent ce qui arrive quand cette solution cesse de tenir.

Michael Phelps, l'un des nageurs les plus titrés de l'histoire olympique, a révélé avoir traversé des épisodes dépressifs sévères après chacune des éditions des Jeux, jusqu'à envisager le suicide après Londres en 2012. Il évalue à plus de huit athlètes sur dix la proportion de sportifs de haut niveau confrontés à une forme de dépression post-olympique, ce moment où quatre années de préparation intégrale se résolvent en quelques dizaines de secondes de course, laissant ensuite un vide que rien ne comble immédiatement.

Simone Biles offre une figure différente, celle où le symptôme surgit en pleine performance plutôt qu'après elle. Aux Jeux de Tokyo en 2021, elle a soudainement perdu la capacité de situer son corps dans l'espace en plein mouvement acrobatique, et s'est retirée de plusieurs finales olympiques. Sa phrase, devenue une référence dans le débat sur la santé mentale des sportifs, tient en peu de mots, la santé physique, c'est la santé mentale.

Ces deux histoires ne racontent pas un échec de la performance. Elles racontent ce qui arrive quand un personnage performant, construit avec patience et souvent avec succès, ne suffit plus à contenir ce qu'il était chargé de masquer.

Contre qui gagne-t-on

Il y a une question que la performance pose rarement de façon directe, et qui mérite pourtant d'être posée frontalement, être le meilleur, oui, mais contre qui? Contre soi, dans une exigence qu'on s'impose. Avec soi, dans un rapport plus apaisé à l'effort. Contre les autres, dans une comparaison qui peut vite devenir vertigineuse.

Cette question n'est pas nouvelle. La toute première étude expérimentale de l'histoire de la psychologie sociale, menée à la fin du dix-neuvième siècle par un chercheur de l'université de l'Indiana, portait déjà sur ce sujet précis, pourquoi des cyclistes pédalaient plus vite en peloton que seuls contre la montre. La présence d'autrui modifiait déjà la performance individuelle à une époque où le mot lui-même commençait à peine son ascension.

Des travaux plus récents ont montré ce que cette comparaison peut coûter à l'identité elle-même. L'estime de soi peut devenir contingente à un domaine précis, la réussite scolaire, l'apparence, la performance professionnelle ou sportive, au point que chaque échec dans ce domaine ne blesse plus seulement le résultat, il menace la personne tout entière. Ce qui est le plus frappant dans ces travaux, c'est que les personnes dont l'estime de soi repose sur tous les domaines à la fois, plutôt que sur un seul, rapportent le moins bon niveau de bien-être global, quelle que soit leur réussite objective.

Il faut ajouter à cela un mythe très répandu, celui selon lequel le mérite et l'effort suffiraient à expliquer la réussite. Ce mythe est non seulement largement faux, tant la part de la chance et des circonstances pèse dans toute trajectoire exceptionnelle. Par contre, des expériences en psychologie sociale montrent aussi qu'il rend plus égoïste. Dans une expérience classique, des participants amenés à croire qu'ils avaient gagné un jeu par pur talent se sont montrés ensuite bien plus âpres dans le partage d'une somme d'argent que ceux dont la victoire relevait ouvertement du hasard. Croire qu'on gagne uniquement par le mérite ne rend pas plus juste, mais moins capable de voir ce qu'on doit aux autres.

Les vices qui font gagner

Il y a une question plus dérangeante encore, que pose la philosophe Sabrina Little, elle-même coureuse de haut niveau. Et si certains défauts de caractère rendaient meilleur en compétition. Elle nomme ainsi une catégorie entière de traits qu'elle appelle les vices qui améliorent la performance, l'orgueil, l'envie, l'entêtement.

L'orgueil pousse à se croire meilleur qu'on ne l'est, ce qui nuit parfois, mais il pousse aussi à défendre bec et ongles une réputation menacée, ce qui aide souvent à gagner. L'envie, elle, se nourrit d'un sentiment amer d'infériorité qui peut devenir une redoutable force motrice. La rivalité entre Michael Jordan et Scottie Pippen, unis par six titres de champion sous le maillot des Chicago Bulls et rongés en coulisses par une rancœur bien réelle, en offre un exemple célèbre, le second exprimant publiquement son amertume envers le premier des années après leur triomphe commun. Quant à l'entêtement, celui qui refuse de rebrousser chemin quel qu'en soit le prix, il explique en partie pourquoi certains alpinistes continuent de gravir l'Everest malgré une météo qui se dégrade, au point de nécessiter des dizaines de sauvetages par jour lors des saisons les plus chargées.

Cette philosophe conclut sur une phrase qui mérite d'être entendue par-delà le seul monde sportif. Un athlète n'est pas qu'un athlète, il est aussi un voisin, un parent, un ami, et tout le monde finit par payer le prix de ce que le mauvais caractère lui a permis de gagner.

Ensemble plutôt que contre

Il existe pourtant un tout autre mécanisme, aussi solidement documenté, qui inverse le sens de la question. Des chercheurs d'Oxford ont montré que la performance peut être portée non pas par la comparaison à l'autre, mais par la fusion avec lui. Des rameurs qui s'échauffent en rythme avec un partenaire, plutôt que chacun de leur côté, courent ensuite un sprint individuel nettement plus rapidement. On appelle cela l'effervescence collective, cette énergie particulière qui naît quand des corps bougent ensemble, dans un rituel, une danse, un sport.

La présence d'autrui, donc, ne fait pas seulement performer par comparaison. Elle peut aussi faire performer par appartenance. C'est une nuance essentielle à la question du contre qui, il existe une troisième voie à côté de contre soi et contre les autres, celle du avec les autres, qui change tout du rapport à l'effort.

Quatre chemins, quatre manières d'habiter l'exploit

Certaines figures publiques incarnent des façons très différentes de porter l'exigence.

Phil Jackson, qui a mené Michael Jordan puis les Bulls de Chicago à onze titres de champion NBA, a construit toute sa méthode sur la méditation et la pleine conscience, après avoir découvert la pratique zen. Il cherchait à faire de ses joueurs des hommes centrés avant d'en faire des machines à gagner, au point qu'on l'a surnommé le maître zen du basketball. À l'opposé, Tim Grover, préparateur physique et mental de Jordan puis de Kobe Bryant, défend une philosophie de la détermination implacable, où le véritable adversaire n'est jamais l'autre équipe mais le sabotage de ses propres pensées.

Reinhold Messner, premier homme à avoir gravi les quatorze sommets de plus de huit mille mètres sans assistance respiratoire, a bâti sa légende sur le refus du confort technologique, soutenant qu'il fallait gravir l'Everest « par des moyens loyaux » ou pas du tout, car l'oxygène en bouteille effaçait la vraie difficulté de l'altitude. Il ne voyait pas dans la confrontation solitaire avec la montagne une conquête, mais une révélation.

Bernard Moitessier, enfin, offre peut-être l'image la plus saisissante. En tête du tout premier tour du monde à la voile en solitaire et sans escale, sur le point de remporter une victoire assurée, il a fait demi-tour vers le Pacifique plutôt que de rentrer réclamer son titre. Il continuait, expliquait-il, « parce que je suis heureux en mer et peut-être aussi pour sauver mon âme ». Rentrer aurait signifié, disait-il, accepter tacitement les règles d'un jeu imposé par d'autres.

Quatre trajectoires, quatre manières de répondre à la même question, comment habiter l'exploit sans s'y perdre.

Une deuxième définition, celle qui fait joie

On peut regarder la performance depuis un tout autre endroit. Le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi a nommé flux cet état d'absorption si totale dans une activité que le temps semble suspendu et que l'émotion, loin d'être contenue, se met en parfaite coordination avec le geste qu'on accomplit. Il décrit ce moment comme porteur d'une joie spontanée, presque d'une forme d'extase, très éloignée de l'effort douloureux qu'on associe d'ordinaire à la haute performance.

Les Grecs anciens avaient déjà une intuition proche de celle-ci. Le mot qu'ils employaient pour désigner l'excellence, arété, ne signifiait pas la performance au sens où on l'entend aujourd'hui. Son étymologie évoque plutôt une adaptation parfaite, une harmonie entre ce qui est utile, ce qui est beau, et ce qui procure du plaisir.

L'ultra-traileuse américaine Courtney Dauwalter, aujourd'hui l'une des plus dominantes de sa discipline, incarne remarquablement cette autre voie. Elle bat des records mondiaux non pas de quelques secondes mais parfois de plusieurs heures, sur des distances de plus de cent cinquante kilomètres à travers des massifs montagneux entiers, tout en refusant obstinément de laisser le chiffre effacer le reste. Elle parle sans cesse de sa communauté, de son équipe, du plaisir même au cœur de ce qu'elle appelle elle-même sa grotte de la douleur. C'est un exemple contemporain et vivant que battre des records et rester joyeuse ne sont pas deux affaires contradictoires.

Voici donc une deuxième définition possible de la performance, en écho inversé à la première. Non plus un résultat qu'on arrache à soi-même sous la pression d'un regard extérieur, mais un accomplissement qui inclut la personne tout entière, son corps, son plaisir, son sens, plutôt que de les sacrifier au chiffre final.

Ce que la psychothérapie déplace

Il existe des chemins pour aller de la première définition vers la seconde, et la psychothérapie en est un. Non pas parce qu'elle apprendrait à mieux performer, ce serait rester prisonnier du même piège, mais parce qu'elle déplace la question. Elle ne demande pas comment réussir davantage, elle demande pour qui, contre quoi, à la place de quoi on réussit. Elle rouvre l'écart, refermé depuis longtemps chez beaucoup de patients, entre ce qu'ils font et ce qu'ils désirent.

Un cadre théorique éclaire bien ce déplacement. Les psychologues Edward Deci et Richard Ryan ont montré, dans leur théorie de l'autodétermination, que la motivation penche du côté de la contrainte ou du côté du désir selon que trois besoins sont satisfaits ou non, l'autonomie dans ce qu'on entreprend, le sentiment de compétence choisi plutôt que subi, le lien aux autres vécu autrement que sur le mode de la rivalité. Le travail clinique consiste à repérer, très concrètement, le moment où une motivation a cessé de venir du sujet pour venir d'ailleurs, d'un parent, d'un regard, d'une peur. C'est un travail lent, qui ne promet pas de meilleure performance, et qui parfois même la ralentit, le temps que quelque chose se redéfinisse.

Deux mouvements y reviennent souvent. Le premier consiste à desserrer l'identité de son unique point d'appui. Quand l'estime de soi tout entière repose sur un seul terrain, le corps performant, le chiffre d'affaires, chaque échec menace la personne entière et non plus seulement le résultat. Réapprendre à exister ailleurs, dans des domaines qui ne se mesurent pas, protège de cet effondrement. Le second consiste à retrouver un rapport au sens plutôt qu'au résultat, à répondre de nouveau, en séance, à des questions qu'on n'ose plus se poser ailleurs. Y a-t-il encore du plaisir dans ce que je fais. Qu'est-ce qui aurait du sens si je ne devais rien prouver. C'est souvent là, dans ces questions simples et redoutables, que le travail se joue vraiment.

Et puis il y a les figures elles-mêmes, qui disent une sortie possible mieux que n'importe quel cadre théorique. Messner qui choisit la révélation plutôt que la conquête, Moitessier qui choisit de sauver son âme plutôt que de gagner, offrent des exemples vécus, incarnés, d'une performance qui a cessé de se retourner contre celui qui la porte.Ce que la vie contient d'autre

Ce que la vie contient d'autre

Il y a un risque, dans tout ce qu'on vient de traverser, qu'on aimerait nommer clairement avant de refermer. Celui de rester encore et toujours enfermé dans la question de la performance, même pour en discuter sa version douloureuse ou sa version joyeuse.

Car la vie ne se réduit pas à cela. Le sportif de haut niveau performe parce que c'est son métier, c'est ainsi qu'il gagne sa vie, et il n'y a rien de pathologique à cela en soi. Il en va de même pour le dirigeant. Mais une vie entière ne tient pas dans un métier, aussi engageant soit-il. Elle est traversée d'amitiés, d'amour, de rencontres imprévues, de créations qui ne se mesurent à rien, de moments de bien-être physique et psychique qui n'ont besoin d'aucune preuve pour exister. Une vie, en somme, plus grande que la somme de ses résultats.

C'est peut-être la question la plus simple, et la plus difficile, qu'on puisse poser à quelqu'un dont l'existence s'est organisée tout entière autour de la performance. Y a-t-il encore, dans cette vie-là, une place pour le plaisir gratuit, pour ce qui ne rapporte rien et ne prouve rien. La question prend un relief particulier du fait qu'une vie, quelle qu'elle soit, connaît une fin. Ce n'est peut-être pas tant la quantité de résultats accumulés qui donnera, au bout du compte, le sentiment d'avoir vécu, mais l'ampleur de ce qu'on aura laissé entrer, au-delà de ce qu'on aura prouvé.

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Sommes-nous vraiment maudits?