Sommes-nous vraiment maudits?
Qu'est-ce que la malédiction psychologique ?
Certaines convictions sur notre propre destin ne viennent pas de notre expérience, mais d'une parole reçue avant même que nous ayons pu la questionner, et la psychothérapie moderne redécouvre ce que les contes savaient déjà sur la manière dont elles s'accomplissent.
Une vieille histoire
Pendant des siècles, l'humanité a raconté ses blessures psychiques les plus profondes sous la forme de malédictions. La fée qu'on n'a pas conviée prononce une sentence sur le berceau. Le père démuni promet sa fille au diable. La famille entière décrète, sans le dire ouvertement, qu'un enfant ne vaudra jamais rien. Ce qui est étrange, ce n'est pas que ces récits existent. C'est qu'ils persistent, alors même que presque plus personne ne croit à la magie qui, en principe, les rendait nécessaires. Pourquoi donc cette métaphore survit-elle à la disparition de ce qu'elle était censée décrire?
Dans mon cabinet, quelque chose de très proche continue de se présenter. Une patiente dira qu'elle ne sera jamais heureuse en amour, non pas avec colère ni même avec tristesse, mais avec le calme de quelqu'un qui énonce un fait établi. Un patient refusera une promotion qu'il désirait pourtant sincèrement la semaine précédente, sans pouvoir expliquer ce non qu'il vient de prononcer contre lui-même. Un autre encore ne se plaindra de rien de précis, et ce n'est qu'en creux, dans les portes qu'il ne pousse jamais, que quelque chose se laissera deviner, jusqu'au jour où il dira, presque en passant, qu'il sait très bien où est sa place. Ce dernier cas est peut-être le plus inquiétant des trois, car la malédiction y a si bien réussi son travail qu'elle ne se présente plus comme une souffrance mais comme une sagesse.
Ces trois personnes n'ont ni la même histoire ni le même symptôme. Elles partagent en revanche une structure commune. Une malédiction gouverne leurs choix sans jamais se formuler comme une pensée qu'elles pourraient énoncer. Chez les deux premières, elle affleure encore sous la forme de phrases, une conviction qu'on peut entendre et citer. Chez la troisième, elle ne prend même plus cette forme. Elle reste entièrement inconsciente, et ne se manifeste que par des actes, un choix de partenaire qui ne peut pas fonctionner, une occasion qu'on laisse filer sans même remarquer qu'on l'a laissée filer, une vie organisée de telle sorte que l'échec ou le malheur annoncé se réalise sans qu'aucune parole intérieure n'ait eu besoin de le prédire. C'est peut-être la forme la plus redoutable de la malédiction psychologique, celle qui n'a pas besoin d'être crue pour être obéie.
Vers une définition
Le vocabulaire clinique dispose de plusieurs mots pour nommer ce phénomène. On parlera de schéma précoce, de croyance limitante, de biais cognitif. Ces mots ne sont pas faux, mais ils aplatissent ce que le patient, lui, décrit - ou que l'on observe - comme l'expérience d'une voix qui parle en lui sans être tout à fait la sienne.
Ce mot de malédiction n'est d'ailleurs pas totalement absent de l'histoire de la clinique elle-même. Le psychothérapeute Claude Steiner, dans les années soixante-dix, consacrait tout un chapitre de son travail sur les scénarios de vie, à ce qu'il nommait également des malédictions, décrivant comment une figure parentale, qu'il appelait sorcière ou ogre, prononce des injonctions précoces qui scellent le scénario que l'enfant passera ensuite sa vie entière à accomplir. Il notait déjà que ces injonctions se révélaient plus puissantes que toute tentative ultérieure d'y échapper. Le mot a ensuite cédé la place à un vocabulaire plus neutre, injonction, script, scénario de vie, comme si la discipline avait elle-même reculé devant sa propre intuition. Ce texte propose d'y revenir parce que le mot original disait peut-être quelque chose que ses remplaçants ont perdu en chemin.
C'est cette expérience précise que je propose d'appeler malédiction psychologique, pas comme une catégorie clinique établie, mais comme un concept clinique, un modèle interprétatif permettant de décrire une famille d'expériences que les catégories existantes saisissent imparfaitement. On pourrait la définir ainsi. Une malédiction psychologique est une conviction héritée, d'origine extérieure, acquise avant la capacité critique du sujet, qui organise silencieusement des comportements produisant les conditions de sa propre confirmation.
Cette définition appelle trois précisions. La première concerne l'extériorité de l'origine. La conviction n'est pas née de l'expérience directe du sujet. Elle lui a été transmise, par une parole entendue, un silence prolongé, un regard, une histoire familiale jamais racontée. La deuxième précision concerne l'antériorité. Elle s'installe avant que le sujet ait les moyens de la questionner, souvent dans l'enfance, parfois même avant elle, dans ce qui n'a pas été dit à la génération précédente. La troisième, la plus spécifique, concerne l'invisibilité de son propre mécanisme. La malédiction psychologique ne se contente pas de prédire un malheur. Elle organise en silence les conduites qui le rendent inévitable.
Ce dernier point a longtemps manqué à la littérature sur le sujet. Beaucoup a été écrit sur l'autosabotage comme mécanisme de défense, ou sur les croyances limitantes comme distorsions à corriger par la pensée positive. Moins a été écrit sur une question plus étrange, pourquoi, à travers les époques et les cultures, l'être humain a choisi, pour raconter ce phénomène précis, le langage du sort plutôt que celui de l'erreur de pensée. Le conte a peut-être toujours su une chose que la clinique redécouvre aujourd'hui. Certaines convictions ne sont pas des pensées qu'on a eues. Ce sont des paroles qu'on a reçues.
Ce que racontent les contes
Ce langage du sort n'est pas une invention moderne récupérée par commodité littéraire. Il traverse les cultures et les siècles avec une constance qui devrait nous alerter. Bien avant que la psychologie ne dispose d'un vocabulaire pour décrire ce mécanisme, le conte populaire en avait déjà fixé la structure.
La Belle au bois dormant en offre la version la plus connue, et c'est justement sa familiarité qui en dissimule la violence. Une fée n'ayant pas été conviée à la naissance prononce, par dépit, une sentence qui frappera l'enfant des années plus tard, à un âge et dans des circonstances qu'elle ne connaît pas encore. Ce que le conte donne à voir avec clarté, c'est que la parole qui condamne n'a besoin d'aucune vérité pour opérer. Elle n'a besoin que d'être prononcée dans l'enfance, par une figure suffisamment proche de la scène originelle pour que sa parole s'y grave. Le fuseau n'apparaîtra que bien plus tard. La blessure, elle, a déjà eu lieu.
Un conte moins convoqué, mais tout aussi éclairant, pousse cette logique plus loin encore. Dans la Fiancée sans mains, recueilli par les frères Grimm mais dont on retrouve des variantes dans plusieurs traditions, un père démuni promet sa fille au diable sans mesurer ce qu'il cède. La malédiction, ici, ne prend pas la forme du sommeil, mais celle d'une amputation. La jeune femme perd littéralement ses mains, c'est-à-dire l'organe même de l'agir, de la prise sur le monde. Elle erre ensuite pendant des années, mutilée, avant de retrouver, très lentement, un usage d'elle-même. Ce que ce conte propose et que Belle au bois dormant ne propose pas, c'est une image de la guérison. Les mains ne repoussent pas d'un coup de baguette. Elles repoussent par le chagrin traversé, par le temps, par un mouvement intérieur qui ne doit rien à une intervention extérieure miraculeuse. La malédiction, dans ce conte, ne s'efface pas. Elle se métabolise.
Ces deux figures appartiennent toutes deux à un imaginaire féminin, et il serait tentant d'y voir un phénomène propre aux femmes, comme si le sort avait une préférence de genre. Le folklore russe propose pourtant une figure masculine construite sur une architecture rigoureusement identique. Ivan le Simple, ou Ivan l'Imbécile selon les traductions, est le cadet d'une fratrie qui le tient pour incapable avant même qu'il n'ait eu l'occasion de prouver quoi que ce soit. Il est moqué par ses frères, sous-estimé par sa propre famille, considéré comme la dernière personne dans l'ordre domestique. Le sort, ici, n'est prononcé par aucune fée, ni aucun diable. Il est prononcé par la famille elle-même, dans le langage ordinaire du mépris quotidien. Et c'est pourtant lui, le cadet réputé stupide, qui accomplit ce que ses frères jugés capables échouent à faire. Des chercheurs ayant travaillé sur le folklore comparé ont noté que cette figure du cadet humilié puis triomphant n'appartient pas qu'à la tradition russe. On la retrouve, sous des formes variées, dans le folklore européen, chinois, nord-américain et africain, comme si l'humanité avait eu besoin, partout et de tout temps, de raconter la même histoire, celle d'un jugement familial qui condamne un enfant à l'échec, et celle, plus rare, de ce jugement qui finit par être démenti.
Trois contes, deux continents, une seule structure. Quelqu'un, dans l'entourage le plus proche du sujet, prononce ou incarne un verdict sur ce qu'il sera. Ce verdict n'a besoin d'aucune preuve pour s'installer. Il précède l'expérience, et c'est bien cela qui en fait la force. On ne teste pas un sort. On le porte, longtemps avant de savoir qu'on le porte.
Ce que mesure la science
Ce que ces trois contes esquissent, la recherche en psychologie sociale l'a depuis observé de façon rigoureuse, en dehors de tout cadre narratif ou magique. Le sociologue Robert K. Merton a été le premier à nommer ce mécanisme, en montrant comment une croyance fausse sur la situation d'une banque pouvait suffire à provoquer une panique qui, elle, causait réellement sa faillite. La fausse croyance n'avait besoin d'aucune vérité initiale pour produire des conséquences bien réelles. Il suffisait qu'elle soit crue.
Ce même mécanisme a été retrouvé dans le cadre de l'enseignement. Une expérience restée célèbre a montré que des enseignants, informés à tort que certains élèves étaient promis à un développement intellectuel exceptionnel, en venaient à leur offrir davantage de chaleur, de retours, de défis, et d'occasions de répondre. Ces élèves, sans que rien n'ait objectivement changé chez eux, progressaient réellement davantage que les autres. L'attente fausse, une fois installée dans le regard d'autrui, avait fini par se rendre vraie.
D'autres travaux ont montré que ce mécanisme n'a pas besoin de passer par le regard d'un tiers pour opérer. Il suffit parfois que le sujet lui-même connaisse le stéréotype qui pèse sur son groupe d'appartenance pour que sa performance en soit affectée, indépendamment de toute compétence réelle. Des étudiants informés, avant une épreuve, d'un préjugé négatif visant leur groupe se sont ainsi révélés significativement moins performants que lorsque ce même préjugé n'était pas rendu saillant, alors même que leur niveau réel n'avait pas changé. La malédiction sociale n'a donc pas besoin d'être vraie pour agir. Il suffit qu'elle soit su.
On retrouve, à l'échelle individuelle, un phénomène de même nature, documenté depuis plusieurs décennies sous le nom de lieu de contrôle. Certaines personnes attribuent ce qui leur arrive principalement à leurs propres actions. D'autres l'attribuent à la chance, au destin, ou à des forces qui les dépassent. Ce n'est pas un détail de tempérament sans conséquence. Un lieu de contrôle externe, c'est-à-dire la conviction que sa vie échappe fondamentalement à sa propre prise, est associé de façon robuste à un risque accru de symptômes dépressifs, tandis qu'un sentiment d'efficacité personnelle en réduit le risque.
Ce que ces recherches convergentes suggèrent, c'est que le sort n'est pas seulement une image poétique commode pour parler d'un vécu subjectif. C'est un mécanisme mesurable, reproductible, observé aussi bien dans une salle de classe que dans une agence bancaire ou dans le résultat d'un examen. La malédiction psychologique n'appartient donc pas qu'au registre du symbole. Elle a, en un sens très concret, un mode d'action documenté.
Le mauvais œil
Une question demeure cependant, que ces recherches, aussi rigoureuses soient-elles, ne résolvent pas entièrement. Pourquoi certains patients, aujourd'hui encore, continuent-ils de recourir spontanément au vocabulaire du sort plutôt qu'à celui, pourtant disponible, du biais cognitif ou du schéma dysfonctionnel. J'ai des patients qui me disent, sans détour, qu'on leur a jeté le mauvais œil. Ce n'est pas une formule décorative chez eux. C'est une tentative sincère de nommer une expérience pour laquelle ils ne trouvent pas d'autre mot.
Le mauvais œil demeure, à travers de nombreuses cultures, l'une des croyances superstitieuses les plus répandues au monde. Une étude récente menée en Turquie a montré qu'une majorité de participants continuait d'y adhérer, et que cette adhésion était liée à l'expérience de l'envie, qu'elle soit ressentie ou redoutée chez autrui. Le mécanisme qui se dessine derrière cette croyance est d'une grande simplicité. Le sujet ne se sent pas seulement malchanceux. Il se sent regardé, visé, et ce regard supposé devient la cause à laquelle il attribue ce qui lui arrive.
Ce qui se joue là dépasse largement la question de savoir si un regard peut réellement nuire. Aucune preuve ne soutient cette hypothèse, et ce n'est de toute façon pas ce qui importe cliniquement. Ce qui importe, c'est que la croyance en elle-même modifie le comportement de celui qui la porte. Se croire visé rend plus prudent, plus anxieux, plus enclin à interpréter un revers ordinaire comme la confirmation d'un mal plus profond. La malédiction, ici, ne vient plus seulement de l'extérieur. Elle s'est logée dans le regard que le sujet porte sur ses propres échecs, et elle en tire une force que le regard extérieur, seul, n'aurait jamais pu produire.
Cette intrication entre origine externe et internalisation constitue peut-être la véritable clé du phénomène. On aurait tort de choisir entre les deux explications, comme s'il fallait décider si le sort vient vraiment d'autrui ou s'il n'a jamais existé que dans l'esprit de celui qui le porte. Les deux propositions sont vraies en même temps, et c'est précisément cette double vérité que le vocabulaire de la malédiction parvient à contenir, là où celui du biais cognitif échoue. Un biais, par définition, est une erreur qui appartient à celui qui la commet. Une malédiction, elle, garde la mémoire de son origine étrangère, même une fois qu'elle s'est installée dans la tête de celui qui la subit.
Il faut cependant préciser un point, car il conditionne tout ce qui suit. Rares sont les patients qui arrivent en consultation avec cette formulation déjà disponible. La plupart ne diront jamais spontanément qu'on leur a fait quelque chose. Ils diront simplement que les choses sont ainsi, sans percevoir aucune étrangeté dans cette conviction, précisément parce qu'elle s'est installée trop tôt et trop profondément pour se signaler comme un corps étranger. Ce n'est souvent qu'après un long travail que certains parviennent à cette formulation plus nette, à dire qu'on leur a fait quelque chose plutôt que voilà simplement comment je suis. Cette mise en mots n'est donc pas le point de départ de la thérapie. Elle en est bien davantage l'aboutissement, le moment où une conviction jusque-là confondue avec la réalité elle-même commence à se détacher du sujet qui la porte.
D'où vient la voix
Il faut à présent comprendre d'où vient, concrètement, cette voix que la plupart des patients ne perçoivent d'abord pas comme une voix du tout, mais comme une part d'eux-mêmes aussi évidente que leur propre nom. Non plus dans le folklore ni dans la mesure statistique, mais dans l'histoire singulière de chacun. C'est là que la clinique retrouve un terrain plus familier, et c'est là aussi qu'elle rejoint, presque malgré elle, le langage du sort dans ce qu'il a de plus précis.
La thérapie des schémas a nommé, ce que les patients décrivent comme une conviction sans origine repérable. Un schéma précoce inadapté se forme dans l'enfance, à partir d'expériences répétées de rejet, de critique excessive, ou de besoins fondamentaux insatisfaits, et il persiste ensuite bien après que les circonstances qui l'ont produit ont disparu. Le schéma d'échec, en particulier, correspond presque trait pour trait à ce que raconte l'un de mes patients cités plus haut. Il s'agit d'une attente permanente d'échec, enracinée dans des expériences de jeunesse et une exigence parentale impossible à satisfaire, et qui finit par façonner jusqu'aux réactions les plus quotidiennes face aux défis de l'existence. Le schéma de défectuosité et de honte, lui, éclaire davantage le cas de la patiente convaincue de ne jamais connaître le bonheur en amour. Ce schéma repose sur la conviction d'être fondamentalement défectueux, indésirable, impossible à aimer, et il prend naissance typiquement dans des critiques sévères ou un rejet vécu de la part de figures d'attachement, qui transmettent ainsi à l'enfant qu'il est intrinsèquement mauvais ou sans valeur.
Cette description a le mérite de la précision clinique. Elle a cependant une limite que le langage du sort n'a jamais eue. Elle s'arrête, le plus souvent, aux figures d'attachement immédiates, le père, la mère, parfois un enseignant ou un frère. Or il arrive fréquemment, en séance, que la conviction déborde très largement ce périmètre. Certains patients portent une souffrance qui ne s'explique pas entièrement par leur propre histoire, comme si elle avait déjà commencé avant eux.
Des psychanalystes s'étaient déjà penchés, dès le milieu du vingtième siècle, sur cette possibilité qu'un secret familial jamais élaboré continue d'agir sur les générations suivantes sans avoir été formulé, laissant dans le psychisme de l'enfant ce qu'ils appelaient une crypte, ou un fantôme, logé à son insu. Une autre génération de cliniciens a insisté, dans la même veine, sur la honte silencieuse que peuvent transmettre les secrets de famille, indépendamment même de tout contenu connu du sujet qui la porte. C'est dans le prolongement de ce courant que la psychogénéalogie, développée notamment par la psychologue française Anne Ancelin Schützenberger, a proposé de formaliser cette intuition sous le nom de loyauté invisible. L'idée est séduisante par sa cohérence avec ce qu'on observe en séance. Chacun serait un maillon dans une chaîne de générations, et il arriverait de payer, sans le savoir, une dette contractée par un ancêtre. Cette loyauté serait qualifiée d'invisible précisément parce qu'elle demeure inconsciente. Une femme malheureuse en amour pourrait ainsi porter, sans en avoir jamais eu connaissance, le sillage d'une grand-mère ou d'une arrière-grand-mère elle-même malheureuse, comme si réussir là où l'aïeule avait échoué constituait une forme de trahison silencieuse.
Il faut cependant le dire clairement. Les preuves empiriques soutenant l'hypothèse spécifique de la psychogénéalogie restent limitées, et cette théorie demeure contestée, davantage portée par la cohérence de ses récits cliniques que par une validation au sens strict du terme. Ce qui reste solide, indépendamment de ce cadre théorique précis, c'est l'observation elle-même, largement partagée par des traditions cliniques plus anciennes et mieux établies. Certains patients portent une souffrance qui déborde manifestement leur propre histoire, comme si elle avait déjà commencé avant eux. Que cette observation s'explique par une transmission généalogique au sens propre, par un climat familial reproduit sans qu'on en connaisse l'origine exacte, ou par un mécanisme encore mal identifié, reste à ce stade une question ouverte. Ce qui ne l'est pas, c'est la réalité clinique de la conviction, quelle que soit, en définitive, la façon dont on choisit de l'expliquer.
J'ai eu, il y a quelque temps, un patient dont la situation illustre cela avec netteté Il avait grandi dans une fratrie de quatre garçons, et rien, en apparence, ne le distinguait de ses frères. Il portait pourtant, sans pouvoir se l'expliquer, une conviction tenace de ne pas avoir droit au bonheur, une sorte de faute diffuse qu'il ne parvenait à rattacher à aucun événement précis de sa propre vie. Ce n'est que très progressivement, au fil du travail, qu'a émergé l'hypothèse d'un secret plus ancien, antérieur à sa propre naissance, jamais confirmé ni infirmé, mais suffisamment présent dans les silences et les tensions familiales pour qu'il en ait hérité l'écho sans jamais en connaître le contenu. On ne saura peut-être jamais ce qu'il en est réellement. Ce qui importe cliniquement, c'est que la conviction, elle, était bien réelle, et qu'elle organisait sa vie avec la même force qu'aurait pu avoir une certitude fondée sur un fait avéré.
C'est peut-être ici que le mot malédiction retrouve toute sa justesse. Il ne s'agit plus seulement d'un schéma appris dans l'enfance du sujet, ni d'un biais mesurable en laboratoire. Il s'agit d'une dette dont l'origine s'est perdue, mais dont l'effet, lui, continue de se payer, génération après génération, jusqu'à ce que quelqu'un consente enfin à en examiner l'histoire plutôt que d'en subir seulement les conséquences.
Ce qui se répète sans se savoir
Cette dette, une fois installée, ne demeure pas non plus un vestige inerte que le sujet porterait passivement comme un poids mort. Elle s'active, se renouvelle, se recrée, à chaque étape de la vie adulte, souvent bien après que l'enfance qui l'a produite a été laissée loin derrière. Cela ne veut jamais dire que la personne choisit consciemment son propre malheur. Rien ne serait plus faux, et rien ne serait plus injuste à dire à un patient. Ce qui se joue est d'un tout autre ordre. C'est une attirance, un évitement, une hésitation de quelques secondes qui font qu'on se retrouve, sans l'avoir voulu, face au partenaire qui ne pourra pas aimer, dans le poste qui ne mènera nulle part, dans la dépense qui vide un compte qu'on venait pourtant de stabiliser. La psychanalyse a depuis longtemps nommé, sous le terme de compulsion de répétition, cette tendance à recréer, dans des circonstances nouvelles, une configuration ancienne et douloureuse, sans qu'aucune leçon apprise ne parvienne à l'interrompre. Ce n'est pas un manque de volonté. C'est que la répétition elle-même procure, à un niveau que le sujet ne perçoit pas, une forme de familiarité rassurante, même quand ce qui est répété fait souffrir.
Ce mécanisme explique aussi pourquoi certaines formes plus lourdes de souffrance, une dépendance qui s'installe, une spirale financière qu'on alimente malgré soi, un enchaînement de relations toxiques qu'on choisit chaque fois en toute bonne foi, résistent si longtemps à la seule volonté. Le sujet n'est jamais l'auteur conscient de ce scénario. Il en est l'exécutant fidèle, sans le savoir, d'un texte écrit ailleurs et depuis longtemps.
C'est en thérapie, et nulle part ailleurs, que ce mécanisme finit par apparaître, non pas comme une révélation soudaine, mais au détour d'une phrase presque anodine, prononcée sans emphase particulière. Je tombe toujours sur des gens qui ne me méritent pas. Je n'ai jamais eu de chef qui me comprenne vraiment. Ce sont des phrases que le patient a probablement prononcées des dizaines de fois avant de venir consulter, sans jamais en entendre la portée. Ce n'est que dans l'espace du cabinet, où quelqu'un d'autre écoute avec une attention différente, que la phrase cesse d'être une simple plainte sur le monde extérieur et commence à révéler sa vraie nature, celle d'un motif qui se répète, encore et encore, et qui s'auto-alimente à chaque nouvelle occurrence, chaque déception venant confirmer un peu plus la conviction initiale, et la renforçant d'autant pour la fois suivante.
Le renfort sociétal
Cette dette intime ne reste cependant jamais confinée au seul cercle familial. Elle trouve, presque systématiquement, un écho dans un discours social plus large qui vient la corroborer, la durcir, parfois même la légitimer au point de la faire passer pour du simple réalisme. Cette force n'appartient à aucun genre en particulier. Elle s'exerce partout où la société a établi, souvent sans le formuler ouvertement, une hiérarchie tacite de ce qui mérite l'amour, l'estime ou la réussite.
La publicité et l'image collective continuent, par exemple, de faire coïncider un certain type de beauté avec la possibilité même d'être aimé, au point qu'un homme comme une femme qui s'écarte de ce type peut intérioriser, bien avant toute expérience concrète de rejet, la conviction que l'amour lui sera structurellement plus difficile. De la même manière, une hiérarchie non dite continue d'associer les études longues à l'intelligence elle-même, comme si un ingénieur était nécessairement plus intelligent qu'un menuisier, alors qu'il s'agit seulement de deux formes différentes de savoir-faire. Cette hiérarchie n'a besoin d'aucune démonstration pour s'imposer. Elle circule dans les regards, les silences, les petites phrases entendues en famille ou ailleurs, et elle finit par s'incruster dans la conviction qu'on a de sa propre valeur, indépendamment de tout ce qu'on accomplit réellement. Ce n'est pas la structure sociale elle-même qui constitue ici une malédiction, elle relève d'un tout autre ordre d'analyse, mais la manière dont elle vient, en silence, confirmer une conviction déjà installée chez le sujet qui la reçoit.
Ce renfort n'est pas un simple décor autour de la blessure intime, c'est un second étage qui vient consolider le premier. Le sujet qui porte déjà une dette familiale silencieuse rencontre alors, à l'extérieur, une confirmation qui semble indépendante, objective, presque naturelle, alors qu'elle relève exactement du même mécanisme. La malédiction familiale et la malédiction sociale finissent par se superposer si étroitement que le sujet ne parvient plus à distinguer ce qui vient de son histoire de ce qui vient du monde. Les deux se sont fondues en une seule conviction, vécue non plus comme un héritage mais comme une vérité de nature.
Ce qu'il reste, une fois le sort nommé
Face à cela, la tentation est grande de promettre une délivrance. On voudrait pouvoir dire au patient que, la malédiction une fois nommée, elle cesse aussitôt d'agir. Ce n'est pourtant pas ce qu'enseignent les contes eux-mêmes, et ce n'est pas non plus ce qu'enseigne la clinique. Dans la Fiancée sans mains, les mains ne repoussent pas d'un coup. Dans Belle au bois dormant, le sort n'est jamais annulé, seulement adouci par une fée qui n'a pas le pouvoir de le défaire entièrement, et transforme la mort promise en sommeil.
Albert Camus, sans jamais parler de malédiction psychologique, a offert à cette question une de mes réponses préférées. Sisyphe est condamné par les dieux à pousser éternellement un rocher qu'il verra toujours retomber. Aucune ruse, aucune prise de conscience ne le libère de sa tâche. Ce que Camus observe, cependant, c'est que la conscience qu'il a de sa propre condition change radicalement ce qu'elle signifie. Sisyphe redescendant vers son rocher, à cet instant précis où il n'est plus occupé par l'effort, contemple sa propre existence et la reconnaît comme sienne. Cette lucidité, qui aurait dû faire tout son tourment, devient au contraire le lieu même de sa victoire. Le rocher ne change pas de nature. Celui qui le pousse, si.
Il faut peut-être ajouter à ce tableau une question inconfortable, que la thérapie existentielle a posée avec plus de franchise que d'autres écoles. Le psychiatre Irvin Yalom notait que rien ne protège davantage de l'angoisse de la liberté que la conviction d'être déjà déterminé. Nommer le sort ouvre alors une tentation nouvelle, celle de s'y installer plutôt que de le traverser, de trouver dans la malédiction elle-même un abri contre le vertige bien plus grand du choix. Il n'est pas toujours simple, y compris pour le clinicien, de distinguer le poids réel d'un héritage du confort qu'il peut aussi, parfois, procurer.
C'est cette bascule que la clinique observe elle aussi, patiemment, séance après séance. Le patient qui découvre l'origine de sa dette ne se contente pas de mieux comprendre sa souffrance. Il cesse, à un moment donné, de la confondre avec une partie de sa nature, et cette seule différence rouvre un champ qui semblait fermé depuis toujours. Si la thérapie a un sens, c'est bien celui-là. Il n'y aurait aucune raison de s'asseoir chaque semaine dans un cabinet si le sort, une fois nommé, restait aussi inamovible qu'avant. Ce n'est pas le cas. On peut être aimé, quelle que soit l'histoire dont on vient. On peut réussir, quel que soit le milieu qui vous a dit le contraire. On peut occuper n'importe quelle place légitimement gagnée, dans le respect et le travail, indépendamment de ce qu'une voix ancienne continue de chuchoter.
La malédiction ne tombe donc pas au moment où on la nomme. Elle tombe au moment où, l'ayant nommée, on cesse de la prendre pour une frontière du réel, et où redevient pensable, simplement, ce qu'elle avait toujours interdit de penser.