La compagnie intérieure. Pourquoi la solitude ne dépend-elle pas seulement des autres?
Un mot qu'on croit connaître
La solitude est un de ces mots qu'on emploie sans jamais s'arrêter dessus, comme s'il désignait une chose simple et unique. Or je ne suis pas certaine qu'on puisse lui donner une définition, une seule, qui tienne. Est-ce l'absence d'autrui ? Non, on peut être entouré et se sentir profondément seul et on peut être seul dans un appartement et ne ressentir aucun manque. Est-ce alors un sentiment, purement subjectif, sans rapport avec le nombre de personnes présentes ou absentes autour de nous? C'est déjà plus juste, mais ça reste insuffisant, parce que ce sentiment change de nature selon ce qu'il touche: ce n'est pas la même chose d'être seul de corps, seul d'esprit, ou seul de reconnaissance. Peut-être faut-il accepter, dès le départ, que la solitude n'est pas une chose, mais une famille de choses qui se ressemblent sans être identiques, et que c'est précisément cette absence de définition unique qui la rend si difficile à traiter en clinique: on ne soigne pas de la même manière un isolement réel et une solitude ressentie au milieu du monde.
Ce que ça fait au corps
Avant même d'avoir des mots pour la nommer, la solitude se loge dans le corps. Une poitrine qui se serre légèrement quand le silence d'un appartement dure un peu trop longtemps. Une agitation qu'on ne s'explique pas et qui pousse à allumer un écran, à passer un appel qui n'était pas nécessaire, à sortir acheter quelque chose dont on n'a pas besoin, n'importe quoi pour rompre une texture de silence devenue insupportable. Chez d'autres patients, c'est l'inverse: une lourdeur, un engourdissement, l'impression que le corps lui-même se met en retrait, en veille, comme s'il n'y avait plus personne pour qui se tenir droit. Je pense aussi à ces patients en fin de vie ou gravement malades, dont la solitude prend une forme presque physique et irréductible, un corps que plus personne ne touche, un corps qu'on manipule sans le regarder, et qui apprend, à sa façon, ce que c'est que d'être seul même entouré de soignants.
Ce qu'on se dit
Et puis il y a ce qu'on se raconte, dans cette solitude, sur soi-même, parce qu'elle n'est presque jamais silencieuse, elle a un discours. « Personne ne penserait à prendre de mes nouvelles si je ne le faisais pas moi-même. » « Je dois être quelqu'un de difficile à aimer, sinon on resterait. » « Si je disparaissais ce soir, qui le remarquerait avant plusieurs jours? » Ce ne sont pas des pensées qu'on partage facilement, tant elles paraissent honteuses, presque puériles, à celui ou celle qui les formule. Et pourtant je les entends, sous des formes à peine différentes, chez un nombre de patients qui me surprend encore, y compris chez des personnes qui, de l'extérieur, ne manquent objectivement de rien.
Ce que la peur en fait
C'est peut-être là l'essentiel, ce n'est pas tant la solitude elle-même qui abîme, que la peur qu'elle inspire, et tout ce qu'on est prêt à faire pour ne jamais avoir à la traverser. J'ai vu cette peur prendre des formes très différentes selon les patients. Il y a celle qui remplit son agenda à ras bord, semaine après semaine, non par goût de la compagnie mais parce qu'une soirée libre la confronte à quelque chose qu'elle ne sait pas nommer et qui, malgré ce plein permanent, ne se sent jamais vraiment accompagnée. Il y a celui qui reste dans un poste qui l'épuise depuis des années, non par manque d'opportunités ailleurs, mais parce que quitter ses collègues reviendrait à perdre le seul lieu où il a le sentiment d'appartenir à quelque chose. Il y a celle qui prolonge une amitié devenue à sens unique, ou une relation amoureuse qui ne la nourrit plus, simplement parce que l'idée du vide qui suivrait lui paraît plus menaçante que l'insatisfaction présente. Et il y a cette autre forme, plus silencieuse encore, celle de la personne malade ou vieillissante, pour qui la solitude n'est plus seulement une peur anticipée mais une réalité qui s'installe, contre laquelle on ne peut plus grand-chose, sinon apprendre à l'habiter autrement.
Ce qui frappe, dans toutes ces situations, ce n'est pas le manque de compagnie. Beaucoup de mes patients qui redoutent la solitude sont, précisément, très entourés, en couple, en famille, avec un cercle amical dense, parfois même débordant. Et pourtant quelque chose ne se calme jamais tout à fait. C'est ce paradoxe qui m'a longtemps intriguée en clinique, avant que je ne trouve les mots pour le décrire correctement; une solitude qui commence avant les autres, entre soi et soi, et que la présence d'autrui vient recouvrir sans jamais la résoudre. On croit soigner le symptôme en remplissant l'agenda. On ne fait souvent que le masquer un peu mieux.
Trois solitudes, pas une
Il m'a fallu du temps pour distinguer, dans ce que mes patients m'apportaient, trois choses qu'on confond presque toujours dans le langage courant, et qui n'ont pourtant rien à voir entre elles. Il y a la solitude qu'on choisit, celle qu'on va chercher, qu'on aménage, qui répare. Il y a l'isolement qu'on subit, l'absence réelle de lien, la vie sans personne à qui parler le soir. Et il y a autre chose, plus difficile à nommer, plus silencieuse: une capacité, ou son absence, à rester en sa propre compagnie sans s'effondrer intérieurement. Ce ne sont pas trois degrés d'une même échelle, où l'on passerait progressivement de l'un à l'autre. Ce sont trois expériences de nature différente, qui peuvent d'ailleurs coexister de façon presque contradictoire chez la même personne; on peut avoir une vie sociale riche, donc n'être jamais objectivement isolé, et souffrir massivement du troisième manque, celui qu'on repère le moins facilement parce qu'il ne correspond à aucune case visible de l'existence.
C'est ce que la psychothérapie existentielle a fini par formuler avec une précision que je trouve cliniquement très juste. Quand un patient me parle de sa solitude, j'ai appris à entendre qu'il parle en réalité de trois choses empilées, et qu'il ne les distingue pas toujours lui-même. Il y a d'abord la coupure d'avec soi, quand on a appris, souvent très tôt, dans une famille où les émotions n'avaient pas leur place ou dérangeaient, à mettre à distance ce qu'on ressent, au point de ne plus très bien savoir ce qu'on ressent. Il y a ensuite le manque réel de lien avec les autres, celui-là est le plus visible, le plus facile à raconter, celui qu'on vient présenter en premier en séance. Et il y a un troisième isolement, plus profond, presque philosophique dans sa nature: ce fossé qui sépare chaque expérience humaine de toute autre expérience humaine, et qu'aucune relation, aussi aimante et solide soit-elle, ne referme jamais complètement. Ce que j'observe, dans la grande majorité des cas où quelqu'un ne supporte pas d'être seul, c'est que le deuxième isolement, le manque des autres, sert en réalité d'écran au premier. On croit manquer de compagnie alors qu'on manque d'abord de soi-même; et il est tellement plus simple, tellement plus socialement acceptable, de se plaindre de ne voir personne que d'admettre qu'on ne sait pas rester avec soi.
Il y a une nuance supplémentaire que j'ai mis longtemps à voir clairement, précisément parce qu'elle contredit une intuition qu'on a tous, à savoir que l'amour, s'il est sincère et suffisamment présent, devrait dissoudre la solitude. Ce n'est pas si simple. Ce que cherchent la plupart de mes patients n'est pas d'être aimés au sens général du terme, ils le sont, souvent, et ils le savent. Ce qu'ils cherchent, c'est d'être reconnus dans ce qu'ils ont de particulier, dans les besoins précis qu'ils ont à un moment donné de leur vie, dans la personne qu'ils sont en train de devenir et que leur entourage, par fidélité même à l'image qu'il a d'eux, ne voit pas encore, ou plus. Un couple peut s'aimer sincèrement depuis quinze ans. Un ami peut être d'une loyauté totale. Et pourtant, quelque chose s'est déplacé chez l'un des deux, une valeur nouvelle, un désir qui a changé de forme, une sensibilité qui s'est affinée ou qui s'est au contraire endurcie et ce déplacement reste invisible à ceux qui aiment encore la version d'avant. C'est une forme de solitude qui se loge à l'intérieur même du lien, ce qui la rend particulièrement déroutante à travailler en thérapie ; il n'y a pas de coupable évident, personne n'a manqué à son devoir d'amour, et c'est peut-être justement pour ça qu'elle est si difficile à formuler sans donner l'impression, à soi-même autant qu'à l'autre, d'être ingrat.
Et puis il y a un dernier mécanisme, plus mécanique celui-là, presque physiologique, que je vois se refermer patiemment, semaine après semaine, chez certains patients, sans qu'ils s'en rendent compte sur le moment. Plus la solitude s'installe, plus elle devient difficile à quitter, non pas parce que la volonté fait défaut, mais parce que quelque chose se dérègle dans la manière même de lire les signaux sociaux. On commence à interpréter un silence comme un désintérêt, une réponse tardive comme un rejet, une invitation qui n'arrive pas comme une confirmation qu'on n'a pas sa place nulle part. Le monde social se met à paraître hostile, précisément au moment où l'on se sent le moins autorisé à y prendre sa place. Ce n'est pas une distorsion clinique au sens fort du terme, ce n'est pas de la paranoïa, c'est un pli progressif, presque une accoutumance du regard qu'on porte sur les gestes des autres. Et c'est ce pli-là qu'il faut défaire en premier, avant même de pouvoir parler de sens, de philosophie ou de choix existentiel — parce que tant qu'il tient, aucun raisonnement, aussi juste soit-il, ne suffit à convaincre quelqu'un qu'il peut retourner vers les autres sans y risquer, une fois de plus, la confirmation de ce qu'il redoute déjà.
Reste à comprendre pourquoi certains la traversent sans trop de dommages, et d'autres s'y enferment. La philosophie, ici, ne vient pas décorer la clinique; elle formule ce que je vois se jouer, dans mon cabinet, sans que mes patients aient les mots pour le dire.
Ce qui nous fait exister
Il y a d'abord ce que Sartre a mis en évidence, et qui rejoint ce que j'observe presque tous les jours: nous avons besoin du regard de l'autre pour exister pleinement à nos propres yeux. Ce n'est pas une faiblesse, ni un manque de maturité psychologique, c'est une condition de notre humanité. Sans ce regard, disait-il, nous ne serions qu'une conscience flottante, sans consistance véritable. Mais ce même regard qui nous fait exister peut aussi nous figer, nous réduire à ce qu'il voit de nous, nous transformer en objet plutôt qu'en sujet. C'est le prix qu'on paie pour exister aux yeux d'un autre, le risque d'être réduit à l'image qu'il se fait de nous. Et c'est précisément la question que je pose, en creux, à beaucoup de mes patients les plus dépendants du regard extérieur, qu'êtes-vous prêts à sacrifier de votre liberté, de votre vérité intérieure, pour obtenir ce regard? J'en ai vu renoncer à des pans entiers d'eux-mêmes, une ambition, une orientation, une façon d'aimer, simplement pour continuer à être vus, reconnus, inclus. Le prix payé est parfois si progressif qu'ils ne s'en aperçoivent qu'à la faveur d'une crise ou d'une thérapie.
Winnicott, de son côté, apporte une pièce complémentaire, presque en miroir; il a montré que la capacité à être seul, cette faculté de rester en paix avec soi-même, sans angoisse ni besoin de remplir le silence, ne se construit pas en l'absence des autres, mais paradoxalement en leur présence. Un enfant apprend à être seul non pas quand on le laisse seul, mais quand il peut jouer, rêver, même s'ennuyer, en sachant qu'une présence fiable existe quelque part dans la pièce d'à côté, disponible sans être intrusive. C'est cette présence intériorisée, patiemment accumulée dans l'enfance, qui permet, plus tard, de tenir seul dans un appartement vide sans paniquer. Ce que je vois chez la plupart de ces patients qui remplissent leur agenda, qui restent dans un poste ou une relation par peur du vide, c'est très précisément l'absence de cette accumulation; personne, quelque part dans leur histoire, n'a été suffisamment présent, suffisamment fiable, pour qu'ils puissent aujourd'hui se passer d'une présence extérieure sans se sentir menacés de dissolution. La solitude n'est donc pas seulement une question de courage ou de tempérament. C'est une compétence qu'on acquiert, ou qu'on n'acquiert pas, dans les tout premiers liens.
Et puis il y a Arendt, qui vient poser un troisième repère, celui qui me semble le plus utile pour distinguer ce qui soigne de ce qui abîme. Elle sépare avec soin trois états qu'on confond dans le langage courant: l'isolement, où l'on ne peut plus agir avec d'autres mais où l'on n'est pas nécessairement malheureux; la solitude véritable, où l'on se retire du monde tout en restant en sa propre compagnie, capable de penser, de se parler à soi-même, de tenir un dialogue intérieur; et cette détresse plus profonde qu'elle appelle loneliness, le sentiment d'être abandonné par toute compagnie humaine, y compris parfois en présence des autres. Cette dernière, dit-elle, est dangereuse, elle peut rendre une personne vulnérable à des formes de pensée qui l'engloutissent tout entière, précisément parce qu'il ne lui reste plus de dialogue intérieur pour s'y opposer. Elle reprend à son compte une formule de Cicéron qui résume, je trouve, tout ce que la clinique tente d'apprendre à ceux qui redoutent la solitude: on n'est jamais moins seul que lorsqu'on est seul avec soi-même. Encore faut-il que ce « soi-même » soit une compagnie tenable et c'est précisément ce que la thérapie, souvent, doit d'abord construire avant de pouvoir s'en remettre à cette phrase.
Ce que ces trois pensées ont en commun, malgré leurs langages différents, c'est qu'elles refusent de traiter la solitude comme un problème à éliminer. Sartre nous dit que le lien aux autres est nécessaire mais coûteux; Winnicott, qu'il faut avoir été suffisamment accompagné pour pouvoir un jour s'en passer; Arendt, que la solitude bien vécue est une conversation avec soi, quand la vraie détresse, elle, est un silence sans personne pour y répondre, pas même soi.
Ce que la culture en fait
Ce chantier ne se joue pas seulement dans le cabinet. Il se joue aussi dans ce que notre culture nous apprend, très tôt, à penser de la solitude et là, les choses se compliquent encore, parce que ce que nous ressentons individuellement est largement façonné par ce que la société autorise ou interdit de ressentir.
L'historienne des émotions Susan Matt a montré quelque chose qui m'a beaucoup frappée en le découvrant; la honte que nous associons aujourd'hui à la solitude n'a rien d'universel. Jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle, les Américains, et on peut sans doute étendre l'observation à une bonne partie du monde occidental, considéraient la solitude comme une composante ordinaire de la condition humaine, parfois même comme une épreuve voulue par Dieu, à traverser sans honte. C'est l'idéal du self-reliance, popularisé par Emerson, qui a peu à peu transformé le besoin des autres en une faiblesse, jusqu'à ce que nos manuels diagnostiques finissent par inscrire la dépendance affective excessive comme un trouble à part entière. Nous vivons donc dans une culture qui exige de nous une prouesse presque intenable, à savoir, être suffisamment sociables pour ne jamais paraître seuls, et suffisamment autonomes pour ne jamais paraître demandeurs. Le résultat, documenté par Matt, est assez vertigineux: de plus en plus de personnes confient leur solitude, en cachette, à des compagnons conversationnels artificiels parce qu'admettre ce manque à un humain reviendrait à admettre un échec de cette autosuffisance qu'on nous a appris à revendiquer comme une vertu. C'est le mécanisme sartrien à l'œuvre sous une forme très contemporaine, vouloir le regard rassurant de l'autre, sans consentir au prix de la vulnérabilité qu'il exige.
Cette pression sociale ne se répartit d'ailleurs pas également entre les hommes et les femmes. Les travaux de la chercheuse Bella DePaulo sur ce qu'elle appelle le « singlisme » documentent une stigmatisation de la personne seule qui frappe plus durement les femmes; l'imaginaire collectif n'a pas construit d'équivalent masculin à la figure de la « célibataire à plaindre ». J'ai souvent observé, en consultation, cette différence de charge. Une femme seule doit se justifier, se raconter, parfois même se défendre d'un choix qui n'en est pas toujours un, là où l'homme seul suscite plus volontiers l'indifférence, voire une forme de respect discret. Ce qui est intéressant, et presque paradoxal, c'est que sur le plan subjectif, certaines recherches suggèrent l'inverse, les hommes rapporteraient davantage cet isolement existentiel profond, celui qui touche au sentiment de fossé infranchissable avec autrui, peut-être parce qu'ils investissent moins spontanément les réseaux de soutien communautaire que les femmes construisent plus tôt et plus densément. Les femmes seules sont donc davantage jugées de l'extérieur; les hommes seuls se sentent peut-être davantage seuls de l'intérieur. Les deux souffrances ne se voient pas, et c'est pour cela qu'on continue de les sous-estimer l'une comme l'autre.
Il y a cependant un envers à tout cela, que je tiens à mentionner parce qu'il évite de faire de la solitude une simple pathologie sociale à guérir. Des chercheurs comme Stephanie et John Cacioppo ont montré, par des expériences de neuro-imagerie, que les personnes qui se décrivent comme seules réagissent presque deux fois plus vite aux signaux de détresse chez autrui que les personnes qui ne se sentent pas seules. Autrement dit, la solitude, loin de ne produire que du repli, semble affûter une forme d'attention à la souffrance d'autrui, une hyper-vigilance qui, mal orientée, alimente le cercle de méfiance que j'évoquais plus haut, mais qui, bien accompagnée, peut aussi devenir une ressource: une acuité, une capacité d'observation, parfois même une créativité que les personnes très occupées socialement n'ont jamais eu l'occasion de développer.
Et cette solitude change de visage selon l'âge, ce qui m'a semblé important à intégrer ici, tant on a tendance à ne l'imaginer que sous les traits du jeune adulte urbain. La psychologue Carrie Ditzel, qui travaille auprès des personnes âgées, raconte l'histoire de sa propre grand-mère, veuve très jeune, restée seule le reste de sa vie sans jamais sembler véritablement seule. Ce qui la protégeait, selon elle, n'était ni une abondance de relations ni un tempérament exceptionnel, mais quelque chose de plus discret, un dialogue intérieur qui la soutenait, une conviction tranquille que sa vie valait la peine d'être vécue telle qu'elle était. C'est une illustration presque parfaite, quoique non clinique, de ce que Winnicott et Arendt décrivent chacun à leur manière, la solitude se vit bien quand on dispose d'une compagnie intérieure fiable et cette compagnie-là, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ne s'acquiert pas seulement dans l'enfance. Elle peut aussi, plus tard, se construire, se retravailler, en thérapie ou ailleurs.
Le mythe qui dit tout
Il existe un mythe, je crois, qui rassemble tout ce que je viens de décrire de façon plus intuitive, plus incarnée, que n'importe quelle théorie. C'est celui d'Éros et Psyché. Au début du récit, Psyché vit une forme de bonheur fusionnel, elle partage chaque nuit la couche d'un amant qu'elle n'a jamais le droit de voir, dans une pénombre protectrice mais aveugle. Ce n'est qu'en perdant cet amour, en étant abandonnée, précisément parce qu'elle a voulu voir qui il était, qu'elle se retrouve seule, livrée à une série d'épreuves qu'elle doit traverser sans aide, y compris une descente aux enfers. C'est cette traversée solitaire, et elle seule, qui la transforme en sujet capable d'un amour véritable, non plus en une fusion aveugle avec un être qu'elle ne connaît pas, mais en une rencontre entre deux personnes distinctes qui se voient enfin l'une l'autre. Ce que le mythe raconte, au fond, c'est qu'il existe des passages que personne ne peut accomplir à notre place. On peut nous accompagner jusqu'au bord, nous attendre de l'autre côté, nous tenir la main avant et après mais la traversée elle-même, non. Personne n'a pu descendre aux enfers pour Psyché. Personne, dans mon cabinet, ne pense, ne choisit ni ne souffre à la place du patient qui doit s'y résoudre. C'est une chose que j'ai mis longtemps à accepter dans mon propre métier, je peux éclairer le chemin, nommer ce qui se joue, tenir une présence fiable pendant que ça se passe, mais je ne peux pas faire le trajet pour personne. Certaines métamorphoses exigent précisément cette solitude-là, celle qu'aucune compagnie, aussi aimante soit-elle, ne peut réduire, parce que c'est elle qui produit le changement. Ce n'est pas un défaut du soin. C'est sa limite la plus honnête, et peut-être la plus féconde: ce que j'appelle la capacité à être seul n'est pas seulement une compétence pour tenir un silence sans s'effondrer, c'est aussi ce qui rend possible une transformation qu'aucune présence extérieure, si généreuse soit-elle, ne pourrait accomplir à notre place.
Apprendre à s'y tenir
Je repense à ces patients, celle qui remplit son agenda sans jamais se sentir accompagnée, celui qui reste dans un poste qui l'épuise plutôt que d'affronter le vide, celle qui prolonge un lien qui ne la nourrit plus. Je ne leur promets pas qu'ils apprendront un jour à aimer le silence, ni même que ce soit un objectif honnête à leur proposer. Ce que je peux leur proposer, c'est de construire, patiemment, la compagnie intérieure qui leur a manqué et de traverser, quand le moment vient, ce qu'eux seuls peuvent traverser.
Je repense aussi à cette poitrine qui se serre, au tout début de ce texte, quand le silence d'un appartement dure un peu trop longtemps. Ce serrement ne disparaît pas avec le travail thérapeutique. J'aimerais pouvoir dire le contraire, mais ce ne serait pas honnête. Le corps ne ment pas. Il continue parfois de se serrer. Mais ce serrement n'a plus le même sens. Il n'annonce plus un abandon. Il rappelle simplement que nous sommes là, encore capables de nous tenir compagnie.
Il n'y a plus, de l'autre côté de ce silence, quelqu'un dont la présence serait la condition pour recommencer à vivre. Les autres restent indispensables, bien sûr; ils nous font grandir, nous consolent, nous transforment parfois. Mais ils ne peuvent pas accomplir à notre place cette traversée intérieure qui nous permet, un jour, de nous retrouver nous-mêmes.
On ne dépasse pas la solitude. On apprend, tout au plus, à en faire un lieu habitable. Et il arrive qu'au terme de ce chemin, on y rencontre quelqu'un qu'on avait longtemps laissé seul: soi-même.