Enquête sur l'ennemi qui vit en nous

Auto-sabotage, procrastination, écrans, addictions, relations qui nous font du mal, et la question qui les traverse toutes, pourquoi continue-t-on?

Ce qu'on sait déjà

Que ce soit dans des conversations amicales ou dans mon cabinet, j'observe souvent chez les gens une capacité, plus ou moins grande selon les personnes, à faire des choix qui ne leur font pas de bien, que ce soit pour leur santé psychique ou physique.

Certains continuent de fumer alors qu'ils ont déjà survécu à un cancer. D'autres boivent plus que de raison alors qu'ils sont sous traitement antidépresseur, deux choses que la médecine déconseille pourtant d'associer. Certains, malgré les conseils répétés de leur médecin, restent assis des heures devant la télévision plutôt que d'aller marcher et de prendre soin de leur corps. D'autres reportent, semaine après semaine, le rendez-vous chez leur psychothérapeute, en se disant que ce n'est pas si grave, qu'il y a sûrement des gens qui en ont plus besoin qu'eux. D'autres encore sont constamment en retard, chez des amis, au travail, à un entretien important, sans que rien ne semble jamais corriger ce quart d'heure qui revient toujours. D'autres, enfin, continuent d'aller vers des personnes dont ils savent, depuis longtemps, qu'elles leur font du mal.

Voici là quelques formes de sabotage, d'autodestruction, mais chacun a les siennes. Le tableau va du plus discret au plus grave, car il faut le garder à l'esprit, même l'addiction la plus sévère commence rarement d'un coup. Elle débute, presque toujours, par quelque chose d'à peine perceptible, une petite habitude qui fait un peu de mal au corps ou à l'esprit, et que l'on continue pourtant, jour après jour, à s'autoriser.

Pourquoi continue-t-on, alors, à se faire du mal, ou à prendre des décisions qui nous font du mal? Pourquoi continue-t-on, de faire ce qu'on sait qu'il ne faudrait pas faire? et le plus étrange dans tout cela, n'est pas qu'on le fasse. C'est qu'on le fasse en le sachant.

L'oie ne sait pas qu'elle se trompe

Avant de chercher la réponse du côté de l'esprit, il vaut la peine de se demander si l'animal, lui, connaît ce genre de trahison de soi. La réponse est globalement non. Un comportement qui nuit systématiquement à la survie disparaît vite dans la nature, l'animal qui choisirait sans cesse l'option la plus dangereuse ne laisserait simplement pas de descendance, et la sélection s'en chargerait à sa place.

Les rares exceptions documentées ont ceci de commun qu'elles surviennent quand l'animal sort du monde pour lequel son instinct a été taillé, et surtout, qu'il n'a aucun moyen de s'en rendre compte. Une oie couvera ainsi un ballon de volley trop gros à la place de son propre œuf, non par choix, mais parce que son instinct répond à un signal, la taille, la rondeur, plus fort que l'objet naturel lui-même, sans qu'elle ait la moindre capacité de faire la différence. C'est ce que l'éthologie appelle un stimulus supranormal. Nos écrans, notre nourriture industrielle, la pornographie, fonctionnent selon le même principe, des signaux fabriqués pour dépasser en intensité tout ce que notre instinct a connu, ce qui les rend plus difficiles à repousser qu'on ne le voudrait.

La différence tient là. L'oie ne sait pas qu'elle se trompe. Nous, le plus souvent, le savons.

En captivité, où l'animal est lui aussi retiré du monde pour lequel il a été façonné, on observe des comportements qu'on ne rencontre jamais à l'état sauvage, le balancement incessant, l'automutilation. L'image la plus frappante reste celle de la pieuvre femelle qui, après avoir pondu, cesse de s'alimenter et meurt lentement en gardant ses œufs, un processus hormonal entièrement naturel, mais qu'en captivité certaines femelles affamées poussent plus loin encore, en se mutilant.

Alors peut-être que l'humain n'est pas exceptionnel dans sa capacité à se détruire. Ce qui change, c'est que nous avons construit, et que nous habitons en permanence, notre propre version de ce monde détourné. Et nous y ajoutons une chose qu'aucune oie, qu'aucune pieuvre, ne possède, la lucidité.

Lui donner un nom

Il fallait un nom pour cette part de nous qui semble, contre toute logique, travailler à notre perte. On peut l'appeler le saboteur intérieur, cette instance qui s'attaque activement à nos propres liens et à nos propres projets, souvent pour nous protéger d'une déception plus grande encore. On peut aussi, avec Jung, parler de la part d'ombre, c'est-à-dire tout ce qu'on a jugé indésirable en soi et qu'on a refoulé sans jamais parvenir à l'effacer. Peu importe, au fond, ce qu'on range précisément sous ces deux mots. Ils désignent la même intuition, celle d'un habitant intérieur qui ne se confond pas tout à fait avec ce qu'on appelle soi.

La clinique a fini par lui donner un cadre plus large encore, celui du comportement autodestructeur indirect, une catégorie qui couvre le tabac, l'alcool, le jeu, le refus de suivre un traitement médical, l'obésité entretenue. D'autres ont préféré des mots plus directs encore, le suicide caché, la mort subintentionnelle. Ce qui distingue ce comportement du geste suicidaire, c'est justement l'absence d'intention consciente de mourir. On ne cherche pas la fin. On répète, simplement, un geste dont l'issue, à force, y ressemble.

Reste à comprendre pourquoi ce saboteur agit, et là, les choses se compliquent utilement. Il n'obéit à aucune logique. Il en a plusieurs, parfois contradictoires entre elles, et c'est cette pluralité qui mérite d'être dépliée.

Ce qu'on ne peut pas rendre

Prenons d'abord celui qui absorbe tout au travail, qui ne dit jamais non à une charge supplémentaire, qui rentre chaque soir vidé sans avoir jamais élevé la voix contre ce qui l'épuise. Rien, en apparence, ne se passe mal. Et pourtant, quelque chose se passe ailleurs, plus tard, sous une autre forme.

Freud avait déjà repéré ce mécanisme, qu'il appelait le retournement sur la personne propre, l'idée selon laquelle une pulsion agressive, faute de pouvoir se décharger sur celui qui l'a provoquée, ne disparaît pas pour autant. Elle se retourne, et vient frapper son propre sujet sous forme d'auto-punition. La colère qu'on ne peut pas dire au supérieur injuste, à l'institution qui broie, au parent qu'on ne peut pas contredire, ne s'évapore pas. Elle change simplement de cible.

En psychologie, et plus particulièrement en thérapie des schémas, on distingue deux voix intérieures héritées de l'enfance et devenues autonomes, le Parent Punitif, qui châtie la moindre faute, et le Parent Exigeant, qui presse sans relâche vers des standards toujours plus hauts. La seconde porte presque le nom de ce qu'on cherche ici, une pression devenue intérieure, qui continue son travail longtemps après que la pression réelle a cessé de s'exercer. Le schéma de punition qui en découle referme d'ailleurs un cercle bien identifiable, l'autocritique sévère entraîne la dépréciation de soi, qui entraîne la culpabilité, qui entraîne à son tour l'auto-sabotage. Ce n'est donc ni négligence de ne pas aller voir le psy, ni manque de discipline de ne pas se coucher à une heure raisonnable. C'est souvent cette voix-là qui a déjà tranché, en amont, qu'on n'avait pas droit à ce soin.

Il existe une autre manière, plus stratégique en apparence, d'arriver au même résultat, celle de l'auto-handicap, qui consiste à se fabriquer soi-même un obstacle avant une épreuve importante, pour pouvoir attribuer un échec éventuel à autre chose qu'à ses propres limites. L'étude qui a fait connaître cette idée portait, ce n'est pas un hasard, sur l'alcool, des étudiants qui choisissaient de boire avant un examen déterminant, non par insouciance, mais pour se protéger d'avance du jugement que produirait un échec sans excuse. Vu sous cet angle, celui qui boit alors que la cirrhose le guette ne cherche peut-être pas tant l'ivresse que la protection d'une chose plus fragile encore que le foie, une image de soi qui ne survivrait pas à un échec assumé sans détour.

Sartre appelait ça, dans un tout autre registre, la mauvaise foi, ce mensonge qu'on se raconte à soi-même pour fuir le poids d'une liberté totale. Se choisir un obstacle, une addiction, un handicap, c'est aussi une manière de ne pas avoir à porter, à chaque instant, la responsabilité entière de ce qu'on devient. Il existe une nuance plus contemporaine à cette même fuite, celle qui distingue le surmoi classique, qui dit tu dois, d'une instance plus récente qu'on pourrait appeler l'idéal du moi, qui dit tu peux, et qui s'est imposée avec l'époque actuelle. La seconde formule paraît plus douce que la première. Elle l'est beaucoup moins dans les faits, puisque sous le regard de sa propre perfection possible, on se trouve toujours en deçà.

Savoir ne suffit jamais

Reprenons celui qui arrive systématiquement en retard, à chaque fois, y compris lorsqu'un rendez-vous compte vraiment. Il connaît l'heure. Il a même vérifié le trajet. Rien, dans son cas, ne relève de l'ignorance.

Le problème qu'il illustre porte un nom vieux de plus de deux mille ans. Aristote l'appelait l'akrasia, la faiblesse de la volonté, ce moment où l'on agit contrairement à ce qu'on sait pourtant être le meilleur choix. Il comparait celui qui la traverse à un homme ivre récitant des vers, pas tout à fait absent à lui-même, pas tout à fait maître non plus. La littérature latine avait déjà fourni son incarnation la plus célèbre avec la Médée d'Ovide, qui voit et approuve le chemin le plus juste, et suit pourtant le pire. On pourrait dire les choses plus simplement encore, en distinguant le désir de premier ordre, celui de vérifier son téléphone une fois de plus, du désir de second ordre, celui de devenir la personne qu'on voudrait être. La véritable liberté ne commence que lorsque les deux s'alignent, et c'est précisément cet alignement qui manque le plus souvent.

Ce désalignement porte lui aussi un nom, l'actualisation hyperbolique, cette tendance à dévaluer disproportionnellement tout bénéfice trop lointain dans le temps. Le coût d'un retard est bien réel, mais il pèse trop peu, dans l'instant, face au confort minuscule de finir encore une chose avant de partir. Des chercheurs sont même allés vérifier ce mécanisme jusque dans le cerveau, en montrant, par imagerie, que penser à son propre avenir active des zones proches de celles qu'on active en pensant à un parfait inconnu. Une part de nous traite littéralement son futur comme s'il appartenait à quelqu'un d'autre, ce qui explique assez bien pourquoi on le sacrifie si facilement au présent, qui lui, nous appartient sans discussion.

Il existe enfin une explication plus froide, plus mécanique, qui n'a besoin d'aucune intention pour fonctionner. On peut penser une habitude, quelle qu'elle soit, avec un vocabulaire emprunté aux systèmes complexes, celui de l'attracteur, un état stable vers lequel un système converge et se maintient par la seule force des boucles qui le renforcent elles-mêmes. Un couple qui se dispute rejoue ainsi toujours le même script, presque malgré lui, et une dépendance fonctionne de la même manière. On parle même d'attracteurs peu attirants pour désigner la dépression, l'anxiété ou l'addiction, des états qui se maintiennent non parce qu'ils apportent quoi que ce soit d'agréable, mais parce que les interactions qui les ont façonnés, une fois répétées, s'entretiennent d'elles-mêmes. Une habitude se développe ainsi par la répétition, jamais par le mérite, la rationalité ou la valeur.

Ce qui se répète devient familier, et ce qui devient familier finit par attirer, même quand il fait mal. On continue d'aller vers ce qu'on connaît, vers ce qu'on a déjà répété tant de fois, parce qu'au fond, un inconfort connu rassure davantage qu'un confort qu'on n'a jamais éprouvé. C'est peut-être la réponse la plus directe à l'énigme qui ouvre cet article. Le savoir n'a jamais gouverné une habitude. Seule la répétition la gouverne.

Un clin d'œil à la mort

Il faut revenir, un instant, à cette télévision allumée pendant des heures, à ces baskets qui attendent dans l'entrée. Il y a fort à parier que ce qu'on y fuit n'est pas seulement l'effort.

Un livre resté célèbre, celui d'Ernest Becker sur le déni de la mort, soutient que la peur de la mort hante l'être humain plus que toute autre chose, et que l'essentiel de son activité sert, d'une manière ou d'une autre, à la tenir à distance. Des psychologues ont bâti sur cette intuition ce qu'ils ont appelé la théorie de la gestion de la terreur, montrant qu'une part importante de nos comportements, de nos convictions et même de nos petites manies quotidiennes sert à contenir l'angoisse que produit la conscience de notre propre finitude. Becker décrivait l'une de ces stratégies avec une formule qui mérite qu'on s'y arrête, se tranquilliser par le trivial, cette manière de s'absorber dans des détails sans importance et d'en exagérer la portée, souvent par l'agitation ou par une activité fébrile. La télévision pendant des heures n'est peut-être pas un vide. C'est, plus probablement, une défense qui fonctionne.

Le plus surprenant vient d'une série d'études portant sur ce que les chercheurs appellent l'amorçage de la mortalité. Elles montrent que lorsqu'on est amené à s'arrêter vraiment sur sa propre mort, à la garder un moment dans la pensée consciente, les comportements de préservation de la santé augmentent. Mais l'effet ne tient plus dès que la pensée de la mort redevient périphérique, présente sans être regardée en face, et c'est précisément le régime dans lequel fonctionne un avertissement sur un paquet de cigarettes. Les images se sont faites de plus en plus explicites au fil des années, et pourtant elles n'ont guère changé le nombre de fumeurs, parce qu'un regard d'une fraction de seconde, même sur une image très dure, n'oblige jamais vraiment à s'arrêter sur sa propre mort. Il la touche sans y rester. Ce n'est donc pas l'information qui manque. C'est le temps qu'on lui laisse avant de détourner le regard.

Freud, quelques années après avoir décrit le retournement de la pulsion contre soi, est allé plus loin encore. Il a introduit l'idée d'une pulsion de mort, distincte de celle dont on a parlé plus haut, une tendance plus fondamentale encore qui pousserait tout organisme vivant vers un retour à l'état inerte dont il est issu. Il présentait lui-même cette hypothèse comme spéculative, et il faut la garder ainsi, comme une clé de lecture féconde plutôt que comme un fait clinique établi. Elle n'en éclaire pas moins quelque chose que la clinique observe très concrètement, ces patients qui rechutent au moment précis où ils devraient aller mieux, qui rejouent sans fin une expérience douloureuse plutôt que de la laisser se refermer, ce même mouvement qui pousse parfois à retourner vers une personne dont on sait, depuis longtemps, qu'elle nous fait du mal.

Il existe une explication plus terre à terre du même phénomène, que la clinique appelle l'avantage secondaire. Une personne peut sincèrement vouloir changer, et pourtant continuer de tirer un bénéfice caché de ce qui la fait souffrir, un statut de victime auquel elle tient sans se l'avouer, une place sociale qu'elle perdrait en quittant un travail pourtant toxique, une attention qu'elle ne recevrait plus autrement. Ce bénéfice reste le plus souvent masqué à la personne elle-même, et c'est bien pour cela qu'il faut souvent un long travail pour le mettre au jour. Ce n'est pas l'explication complète du sabotage, loin de là, mais cela suffit à comprendre pourquoi on s'accroche parfois à ce qui nous abîme.

Le sabotage comme défi

Il existe pourtant une tout autre manière de lire les mêmes conduites, presque inverse de celle qu'on vient de dérouler, et c'est elle qui empêche de refermer trop vite le dossier.

Le narrateur des Carnets du sous-sol de Dostoïevski revendique, avec une véhémence qui a marqué des générations de lecteurs, le droit de vouloir la chose la plus bête, précisément parce que ce caprice préserve ce qu'il a de plus cher, son individualité, contre l'idée qu'il ne serait, au fond, qu'une touche de piano que les lois de la nature se contentent de jouer. Le texte a nourri directement l'existentialisme qui viendra après lui, et l'on comprend pourquoi. Il pose que l'homme peut choisir de se faire du mal simplement pour se prouver, à lui-même d'abord, qu'il n'est pas réductible à un calcul.

Une version plus contemporaine et beaucoup moins littéraire de cette même intuition existe en sociologie, sous le nom d'edgework, un concept forgé pour décrire ce qui pousse certaines personnes à prendre des risques volontaires, un champ que la sociologie du risque avait longtemps ignoré. L'edgework désigne l'exploration délibérée d'une frontière, celle qui sépare la raison de la folie, la conscience de sa perte, la vie de la mort. Rouler sans ceinture n'est peut-être pas, dans certains cas, un simple oubli. C'est, sans qu'on se l'avoue toujours, une manière de sentir qu'on est encore vivant dans un monde qui a rendu le danger presque entièrement impossible.

Cette logique se prolonge dans certains milieux où boire jusqu'à l'oubli, ou tenir une consommation plus risquée, fonctionne moins comme un plaisir isolé que comme un signe d'appartenance, une manière d'occuper une place dans un groupe qui valorise, justement, cette capacité à flirter avec la limite. On retrouve ici, sous une forme sociale, la même logique que celle de l'edgework, le risque comme identité plutôt que comme accident.

Il y a une tension réelle, et féconde, entre cette section et celle qui la précède. La même conduite peut se lire comme une fuite devant la responsabilité de sa propre liberté, ou comme son affirmation la plus radicale. Rien, dans les faits, ne permet de trancher une fois pour toutes entre les deux lectures. C'est peut-être justement cette ambiguïté qui rend le geste si difficile à déloger par la seule raison.

Ce qui n'est pas un choix

Il faut à présent revenir sur ses pas, et introduire une prudence nécessaire, pour ne pas laisser croire que tout, dans ce qu'on vient de décrire, relèverait d'un choix psychique, fût-il inconscient.

Aristote, déjà évoqué plus haut pour l'akrasia, avait en réalité distingué deux formes de sagesse pratique bien distinctes. La première, qu'il appelait enkrateia, la continence, désigne celui qui ressent une tentation forte et qui l'emporte au prix d'un effort. La seconde, la sophrosyne ou tempérance, désigne celui dont le désir est d'emblée en accord avec son jugement, sans qu'aucune lutte ne soit nécessaire. La distinction paraît subtile. Elle a pourtant des conséquences très concrètes, comme le montre, de façon presque inattendue, l'arrivée récente des médicaments de la famille du sémaglutide. Les personnes qui en prennent ne deviennent pas plus continentes, elles ne développent pas soudain une volonté plus forte pour résister à la nourriture. Elles se rapprochent plutôt de la tempérance, parce que le médicament réduit directement l'intensité même du désir. Ce qu'on prenait pour un manque de volonté n'en était peut-être pas un. C'était un appétit plus fort à combattre, souvent en partie héréditaire, et non un déficit moral à corriger.

Un biais qui touche presque tout le monde vient encore compliquer les choses, celui de l'optimisme irréaliste face au risque, chacun estimant ses propres chances d'un accident, d'une maladie, d'un malheur, inférieures à celles d'autrui. Le détail le plus révélateur, c'est que ce biais est le plus fort précisément pour les dangers qui ne se sont encore jamais manifestés, comme si l'absence d'accident jusqu'ici garantissait, en soi, une forme de protection. C'est exactement le mécanisme du conducteur qui roule sans ceinture, ou du buveur qui attend un premier signe visible avant de s'inquiéter vraiment. On sait même, en creusant du côté du cerveau, que celui-ci intègre les bonnes nouvelles concernant son propre avenir bien davantage que les mauvaises, ce qui explique que cet optimisme résiste, contre toute logique, à une information répétée.

Reste un dernier constat, peut-être le plus important pour clore cette réflexion. Les études menées sur la stigmatisation du poids montrent, de façon assez nette, que le jugement porté sur quelqu'un qui semble manquer de volonté aggrave concrètement son comportement plutôt que de le corriger, entretenant un cercle où la honte nourrit ce qu'elle prétend combattre. On retrouve ici, sous une forme empirique et non plus seulement clinique, l'intuition qui traversait la section sur la pression qu'on ne peut pas rendre. Le regard extérieur sévère ne répare rien. Il alimente, le plus souvent, exactement ce qu'il condamne.

Quelqu'un d'autre en profite

Il serait incomplet de ne chercher la cause de tout cela que dans l'individu, comme si chacun fabriquait seul, dans le secret de son psychisme, la totalité de son propre saboteur.

Une expérience restée célèbre en psychologie de l'addiction a montré à quel point le contexte compte davantage qu'on ne le croit. Rat Park, comme on l'a appelée, comparait des rats vivant isolés dans de petites cages à d'autres vivant en groupe dans un vaste espace conçu pour leur bien-être. Les premiers consommaient massivement une solution de morphine. Les seconds, ayant accès à la même solution, la délaissaient presque entièrement. Des réplications plus tardives ont nuancé ce résultat sans l'invalider complètement, et il faut garder cette prudence à l'esprit, mais le principe reste solide, l'isolement aggrave la dépendance bien au-delà de ce que la substance seule expliquerait.

Durkheim, un siècle plus tôt, avait déjà repéré quelque chose de proche à l'échelle d'une société entière. Il appelait anomie ce moment où les règles s'affaiblissent au point que l'individu ne sait plus très bien où se situent les limites de ce qu'il peut vouloir. Il notait, avec une précision qui garde toute sa force aujourd'hui, que les crises de prospérité produisent le même effet que les crises économiques, parce que ce n'est pas le manque qui déstabilise, mais l'absence de bord. Un désir sans limite finit par produire ce qu'il appelait le mal de l'infini, un manque qui ne peut jamais, par construction, être rassasié.

Cette absence de bord ne vient pas seulement de l'intérieur. Une industrie entière s'est organisée, avec un très grand savoir-faire, pour l'entretenir. La publicité pour l'alcool ne se contente pas de vanter un produit, elle associe systématiquement la consommation à la réussite sociale, à la beauté, à l'appartenance à un groupe, et la recherche montre qu'elle produit un effet plus insidieux encore que la simple envie d'acheter, une distorsion de la norme perçue. On surestime, presque toujours, la quantité que boivent les autres autour de soi, et cette norme gonflée artificiellement finit par tirer la consommation réelle vers le haut, pour s'y conformer.

Le même mécanisme opère, avec une redoutable sophistication, du côté des écrans. Il existe une industrie entière, pesant des milliards, dont la fonction consiste précisément à nous pousser vers de petites tentations immédiates au détriment de nos projets plus larges et plus lointains. Il faut ici une note d'ironie qui n'est pas anecdotique. Nir Eyal, l'un des auteurs les plus lus sur la manière de sortir de la distraction, a d'abord écrit, quelques années plus tôt, l'un des manuels les plus influents sur la manière de concevoir des produits qui créent la dépendance, notification par notification, défilement infini par défilement infini. Ce n'est pas un hasard si tant d'usagers se blâment eux-mêmes dans un langage habituellement réservé aux drogues. Une partie de ce blâme leur revient sans doute. Une autre partie a été conçue, quelque part dans un bureau, précisément pour produire cet effet.

Il faut ajouter, pour finir d'élargir le cadre, que la pression peut aussi venir d'un lieu de travail, sous une forme plus silencieuse encore. Dejours a montré comment une majorité de travailleurs finissent par consentir, sans toujours s'en rendre compte, à des conditions qui les abîment, persuadés qu'il n'existe pas d'autre manière de faire. Reste une dernière chose utile, la peur elle-même n'est jamais uniforme, elle se distribue selon le groupe auquel on appartient, ce qui explique pourquoi le même avertissement, affiché sur le même paquet, ne résonne pas de la même façon selon l'endroit d'où on le lit.

Ne plus lui laisser toute la place

Il ne s'agit pas de conclure, encore moins de promettre une méthode. Ce texte a cherché à montrer que le mot sabotage recouvre plusieurs logiques bien distinctes, parfois même opposées entre elles, une pression qu'on ne sait pas rendre et qui se retourne, une mécanique froide qui n'a besoin d'aucune intention, une fuite devant la conscience de sa propre fin, une revendication de liberté déguisée en défaite, un appétit qu'on a pris à tort pour une faiblesse morale, un monde entier organisé pour exploiter la moindre de nos failles. Reconnaître cette pluralité change déjà quelque chose. On cesse de chercher la raison pour laquelle on se fait du mal, ce qui est, en soi, un premier geste de moins de sévérité envers soi.

Nir Eyal, dont on a déjà croisé la trace plus haut, propose une piste simple pour la suite, la distraction n'est presque jamais le problème lui-même, elle en est le symptôme. Ce qu'on fuit en ouvrant un écran mérite d'être nommé plutôt que combattu, l'ennui, la solitude, la fatigue, l'incertitude. Donald Winnicott avait, de son côté, forgé une expression qui garde une valeur presque thérapeutique en dehors de tout cadre clinique, celle de suffisamment bon. On ne demande pas d'être un parent parfait pour élever un enfant en bonne santé psychique. On ne demande peut-être pas non plus d'être un adulte parfait pour vivre une vie qu'on habite vraiment.

Reste une dernière piste, plus radicale, empruntée à Nietzsche, celle de l'amor fati, l'amour de ce qui a été, sans vouloir qu'aucun détail en soit différent. Elle ne convient pas à tout le monde, ni à toutes les blessures, et il ne faut sans doute pas la brandir trop vite. Mais elle indique une direction possible, celle qui consiste à cesser de guerroyer contre son propre passé pour, à la place, apprendre à s'adresser à soi-même autrement, en nommant précisément ce qu'on ressent plutôt que de le laisser flou, en se parlant, parfois, comme on parlerait à quelqu'un qu'on aime.

Le saboteur intérieur ne disparaîtra sans doute jamais tout à fait. Jung avait raison sur ce point, ce qu'on ne rend pas conscient en soi finit toujours par nous revenir de l'extérieur, comme un destin qu'on croit subir alors qu'on l'a, en partie, fabriqué. La thérapie des schémas propose, sur ce même terrain, un objectif plus modeste et sans doute plus juste que celui de l'éradication. Elle ne cherche pas à faire taire pour toujours le Parent Punitif, ni à nier l'Enfant Vulnérable qui a peur. Elle cherche à faire grandir, entre les deux, ce qu'elle appelle l'Adulte Sain, la voix capable de leur fixer une limite sans jamais prétendre qu'ils ont cessé d'exister.

Cet Adulte Sain ne se construit pas seulement en apprenant à contenir ce qui nous freine. En thérapie, on apprend aussi à s'adresser directement à cette part de nous, à lui demander ce qu'elle cherche à protéger, quel avantage elle continue d'en tirer, d'où elle vient, presque comme on entamerait une conversation avec elle plutôt qu'un combat. Reconnaître ce qui se joue ainsi ne la fait pas disparaître, mais cela suffit souvent à installer, à sa place, des habitudes plus saines.

Il existe, à côté de cet ennemi, un ami intérieur qu'on néglige trop souvent, et qu'il vaut la peine de renforcer avec autant de constance qu'on met à contenir l'autre. Ce n'est pas une affaire d'ascèse, de renoncement par précaution à tout plaisir. C'est plutôt une manière de continuer à en chercher, sans glisser vers les extrêmes qui finissent par rétrécir une vie et la rendre plus malheureuse encore, alors que rien n'y oblige vraiment.

Ne pas l'éliminer, alors. Simplement ne plus lui laisser toute la place.

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