L'erreur que tout le monde fait avec ses erreurs
Errer est vivant
« To err is human », écrivait Alexander Pope en 1711. Mais la philosophie contemporaine pousse cette intuition plus loin : se tromper n'est pas seulement humain, c'est le propre du vivant. Dans un essai publié en 2024, le philosophe David Oderberg, de l'Université de Reading, défend, avec son équipe, une théorie biologique de l'erreur. Ainsi, des poules domestiques — et c'est un fait documenté en éthologie — couvent parfois des balles de golf laissées dans leur enclos, les confondant avec des œufs. Des baleines s'échouent. Des grenouilles manquent leur proie. Ce que cette théorie souligne, c'est que la possibilité de dévier d'une norme, de rater son propre accomplissement, semble inhérente à tout organisme vivant. Ce qui ne peut pas se tromper — l'électron, la molécule — ne peut pas non plus apprendre, s'adapter, ni poursuivre quoi que ce soit.
Bien sûr, reconnaître cela ne revient pas à placer sur le même plan le ratage fonctionnel d'un organisme et la faute morale d'un sujet. Quand un être humain trahit une confiance, blesse un proche ou prend une décision dévastatrice dont il perçoit les conséquences, interviennent des dimensions que la grenouille ne connaît pas : l'intention, la liberté, la responsabilité, la conscience des normes, et la relation à une victime. Cette continuité entre faillibilité biologique et faillibilité humaine n'efface pas ces différences — elle les précède. Elle permet surtout une chose : dissocier l'erreur de l'idée d'une défaillance ontologique. Ce n'est pas parce qu'on a tort qu'on est fondamentalement mauvais. C'est parce qu'on est vivant qu'on peut se tromper.
J'ai voulu commencer cet article sur la clinique de l'erreur par la biologie. Parce que les patients qui souffrent de leurs erreurs commencent souvent précisément là : à confondre ce qu'ils ont fait avec ce qu'ils sont. Et parce que cette confusion, bien qu'universelle dans sa structure, n'en est pas moins évitable — et thérapeutiquement travaillable.
Ce qu'on appelle « une erreur »
Le mot recouvre des réalités très différentes, et il est cliniquement important de ne pas les confondre. Les catégories habituelles — erreurs d'apprentissage, erreurs de jugement, erreurs morales — sont utiles comme repères, mais elles ne sont pas étanches : un jeune médecin peut, en phase d'apprentissage, commettre une erreur de jugement aux conséquences moralement graves. Une même situation peut appartenir simultanément à plusieurs registres.
Ce qui importe davantage en pratique, c'est de distinguer quatre configurations que les patients mélangent souvent — et que mélanger aggrave la souffrance.
L'erreur involontaire — on a fait de son mieux avec ce qu'on savait à ce moment-là, et le résultat a été mauvais. C'est la décision qui paraissait raisonnable et s'est révélée désastreuse après coup. Daniel Kahneman et Amos Tversky ont passé une grande partie de leur carrière à cartographier les biais cognitifs qui produisent ces erreurs de manière quasi systématique chez tout être humain : biais de confirmation, surconfiance, pensée de groupe. Ces erreurs sont structurellement humaines. Kathryn Schulz, dans Being Wrong (2010), le formule clairement : « Loin d'être un signe d'infériorité intellectuelle, la capacité à se tromper est au cœur même de la cognition. »
La transgression consciente — on savait, on a choisi quand même, ou on a refusé de voir ce qu'on voyait. Mentir, humilier, maintenir une conduite nuisible malgré des signaux clairs. Employer le terme « erreur » dans ces situations risque d'en adoucir artificiellement la gravité. Le travail clinique n'est pas le même : ici, la responsabilité est pleine, et le travail passe d'abord par sa reconnaissance, sans euphémisme.
La culpabilité sans faute réelle — le patient se sent responsable d'un événement dont il n'est pas ou peu l'auteur : un deuil, une maladie, la violence d'un tiers, le choix d'un autre. Cette culpabilité dite « traumatique » est fréquente et particulièrement résistante, précisément parce qu'elle ne peut s'appuyer sur aucune réparation concrète. On ne peut pas réparer ce qu'on n'a pas fait.
L'échec sans faute — l'entreprise qui échoue malgré les efforts, l'enfant qui souffre malgré des parents attentifs, la relation qui se défait sans qu'on puisse l'expliquer. Ici, le vocabulaire de l'erreur est inadapté, et l'insister peut aggraver une souffrance déjà lourde.
À ces configurations individuelles, il faut ajouter une dimension souvent effacée : l'erreur systémique. Certaines erreurs résultent moins d'une défaillance personnelle que d'un environnement — surcharge de travail, objectifs contradictoires, normes professionnelles inaccessibles, défaut de transmission d'information, culture punitive qui empêche la signalisation précoce des problèmes. Dans les contextes médicaux, scolaires ou organisationnels, ignorer cette dimension conduit à faire peser sur l'individu une responsabilité qui incombe en partie à la structure.
L'école : premier regard institutionnel sur l'imperfection
C'est souvent à l'école que l'erreur acquiert pour la première fois une visibilité institutionnelle : elle est relevée, corrigée, souvent notée et comparée publiquement. Selon la manière dont elle est accompagnée, elle peut devenir soit un outil d'apprentissage, soit une menace pesant sur l'image de soi. Les deux coexistent dans la plupart des systèmes éducatifs, et le poids de chacune varie selon l'enseignant, la culture familiale, la sensibilité de l'enfant.
La psychologue Carol Dweck a montré, dans ses recherches sur les états d'esprit, comment la manière d'interpréter ses difficultés influence le rapport à l'effort. Les personnes qui perçoivent l'intelligence comme fixe tendent à éviter les défis susceptibles de les exposer à l'échec ; celles qui la perçoivent comme développable sont plus portées à persévérer face aux obstacles. Cette grille de lecture est utile pour comprendre comment certains enfants — puis adultes — internalisent leurs erreurs comme preuves d'une incapacité constitutive. Il faut cependant noter que les méta-analyses récentes sur les interventions fondées sur le growth mindset montrent des effets variables selon les contextes, et que l'adoption d'un « état d'esprit de croissance » ne produit pas mécaniquement de meilleurs résultats. Ce qui est cliniquement pertinent, c'est surtout l'interprétation subjective de l'erreur — la signification que le patient y attache — plus qu'une formule psychologique universelle.
Matthew Syed, dans Black Box Thinking (2015), popularise une comparaison entre l'aviation et la médecine : la première aurait développé une culture ouverte d'apprentissage par les erreurs, la seconde tendrait encore à les dissimuler. La comparaison est éclairante comme image, mais mérite d'être nuancée : la médecine a également développé, en particulier depuis les années 2000, de nombreux dispositifs d'analyse des événements indésirables — même si les cultures de culpabilisation et de silence persistent dans certaines institutions. Ce que Syed identifie, en revanche, reste juste comme principe : là où l'erreur peut être nommée sans déclencher une catastrophe identitaire, les systèmes apprennent plus vite.
Ce que l'erreur fait à la psyché
Honte et culpabilité : une distinction utile, à ne pas absolutiser
La distinction proposée par la psychologue June Price Tangney entre honte et culpabilité est l'une des plus importantes pour la clinique de l'erreur. La culpabilité tend à se concentrer sur l'acte : j'ai fait quelque chose de mal. Elle oriente vers la réparation et la modification du comportement. La honte tend à globaliser : je suis quelque chose de mauvais. Elle atteint l'identité tout entière et suscite souvent l'envie de disparaître ou de se punir. La chercheuse Brené Brown, qui a contribué à rendre ces travaux accessibles au grand public, résume ainsi la différence : « La culpabilité est : j'ai fait quelque chose de terrible. La honte est : je suis quelque chose de terrible. »
Cette opposition est cliniquement utile, mais il faut résister à la tentation d'en faire une règle absolue. Dans la réalité, les deux émotions se chevauchent souvent. Une culpabilité peut devenir excessive, obsessionnelle, sans proportion avec la responsabilité réelle — et produire alors les mêmes effets d'inhibition que la honte. La honte, quant à elle, peut parfois signaler une atteinte réelle du lien social, une exposition douloureuse et légitime au regard d'autrui, sans être nécessairement pathologique. Ce qui est dysfonctionnel, c'est moins l'émotion en elle-même que l'usage qu'on en fait : se punir indéfiniment, s'isoler, cesser d'agir.
Le gel de l'action
L'une des manifestations les plus invalidantes de la honte est ce qu'on pourrait appeler le gel de l'action : la peur de commettre de nouvelles erreurs devient si intense qu'elle paralyse. On renonce à des projets, on évite des responsabilités, on se retire des relations. La sécurité est achetée au prix de la vitalité.
Ce phénomène recouvre des mécanismes identifiables : évitement des situations potentiellement exposantes, rumination circulaire sur des erreurs passées, perfectionnisme comme tentative de se prémunir contre toute future faute, inhibition de l'expression spontanée, hypersensibilité au regard de l'autre. Chez certains patients, l'erreur commise ne fait pas que déclencher de la honte — elle vient réactiver des schémas précoces plus anciens : un sentiment de défectuosité fondamentale, des exigences intérieures impossibles à satisfaire, la peur de l'abandon ou une conviction d'échec inscrite de longue date.
L'auto-compassion : apprendre à se traiter humainement
Formalisé par la psychologue Kristin Neff dès 2003, puis étudié expérimentalement par plusieurs chercheurs dont Mark Leary à l'Université Duke, le concept d'auto-compassion offre une réponse différente à l'erreur — non pas l'indulgence, mais la bienveillance.
L'auto-compassion repose sur trois composantes : la bienveillance envers soi-même (self-kindness), qui consiste à se traiter avec la même chaleur qu'on offrirait à un ami traversant la même épreuve ; l'humanité commune (common humanity), qui rappelle que la souffrance, l'imperfection et l'erreur sont des expériences partagées par tous et non des signes d'une singularité négative ; et la pleine conscience (mindfulness), qui invite à observer ses pensées et émotions douloureuses sans les amplifier ni les nier.
L'auto-compassion se distingue de l'estime de soi en un point décisif. L'estime de soi n'est pas sans valeur, mais elle peut devenir instable lorsqu'elle dépend étroitement de la réussite, de la comparaison ou de l'approbation — chaque erreur la met alors en péril. L'auto-compassion ne demande pas de se juger positivement : elle demande d'apprendre à se traiter humainement lorsqu'on échoue. Elle reste disponible précisément quand l'estime de soi s'effondre.
Les études associent régulièrement l'auto-compassion à une meilleure adaptation émotionnelle, à moins d'évitement et d'autocritique destructrice. Les interventions visant à la développer — en particulier les programmes Mindful Self-Compassion de Neff et Germer — produisent des améliorations généralement petites à modérées sur la dépression, l'anxiété et le stress, avec des effets qui varient selon les populations et les contextes. Ce n'est pas une panacée, mais c'est un point d'appui concret, travaillable en thérapie.
Paul Gilbert, fondateur de la thérapie focalisée sur la compassion (Compassion-Focused Therapy), propose un cadre complémentaire : les expériences de compassion peuvent contribuer à mobiliser les systèmes affiliatifs et d'apaisement qui régulent les réponses de menace. L'auto-compassion n'est pas un simple discours positif — c'est une pratique de régulation émotionnelle et corporelle, susceptible de modifier graduellement le rapport intérieur à l'expérience difficile.
Mais ces notions, aussi utiles soient-elles sur le papier, ne prennent vraiment leur sens que dans l'épaisseur d'une relation thérapeutique. Je pense à un patient que j'accompagne depuis maintenant deux ans, et dont le parcours illustre bien ce que la honte peut faire — et ce qu'on peut en faire.
Quand la honte prend la place de la culpabilité
Je m'occupe d'un cadre dirigeant dans une PME, qui m'a consulté deux ans après avoir dû mettre en place un plan de restructuration ayant entraîné le licenciement d'une dizaine de salariés. La décision était économiquement justifiée, prise en concertation, et Thomas l'a conduite avec autant de soin humain que les circonstances le permettaient. Mais depuis, il est incapable de prendre la moindre décision sans être submergé par l'idée qu'il va à nouveau « détruire des gens ». Il anticipe le pire dans chaque choix, s'entoure de validations successives, procrastine. Il dit : « Je ne peux plus avoir de pouvoir sur personne.»
Le travail ne consiste ni à l'absoudre, ni à minimiser l'impact réel du licenciement sur des personnes concrètes. Il s'agit d'abord de préciser les faits et de distinguer ce dont Thomas est réellement responsable de ce qui relevait d'une contrainte structurelle ; ensuite, de repérer la généralisation identitaire — « je suis dangereux » — qui s'est substituée à une évaluation plus nuancée de sa responsabilité ; enfin, de travailler à reconstruire une capacité d'action qui ne nie pas le passé mais ne s'y réduit pas non plus. La honte a ici envahi un espace qui appartenait légitimement à la culpabilité — et la culpabilité, elle, pouvait conduire à quelque chose : mieux faire la prochaine fois, rester attentif aux personnes, s'assurer que les conditions ne se répètent pas. La honte, elle, l'avait simplement immobilisé.
Le chemin vers le pardon de soi — et ses limites
Pour les erreurs ou les transgressions qui ont blessé autrui, les psychologues Nathaniel Wade et Marilyn Cornish proposent un processus en quatre étapes — les « Quatre R du pardon de soi » — validé dans plusieurs études cliniques.
La responsabilité : reconnaître clairement ce qu'on a fait, identifier les conséquences concrètes pour l'autre, sans minimiser ni s'attribuer une responsabilité excessive. Cette étape demande du courage — affronter ce qu'on trouve, y compris des aspects qu'on préférerait ne pas voir.
Le remords : laisser les émotions s'exprimer sans les laisser se transformer en condamnation globale de soi. Identifier ses valeurs, noter en quoi le comportement regretté les a trahies, peut ancrer le remords dans quelque chose de constructif plutôt que de punitif.
La restauration : agir pour réparer — directement, si la relation et la situation le permettent, ou indirectement dans les autres cas (engagement futur, changement de comportement, acte symbolique).
Le renouveau : retrouver une relation plus habitable avec soi-même, sans effacer ce qui a eu lieu.
Ce processus est cliniquement précieux, mais il serait trompeur de le présenter comme un chemin rectiligne. La honte peut réapparaître longtemps après une réparation ; le renouveau peut être fragile et réversible ; certaines conséquences ne peuvent pas être effacées. Il y a aussi des dérives que la pratique enseigne à repérer.
Le pardon prématuré est l'une d'elles. Il arrive qu'un patient invoque l'auto-pardon pour éviter d'entendre la victime, de mesurer l'impact de ce qu'il a fait, ou de supporter une culpabilité encore légitime. Le pardon de soi qui saute les étapes de responsabilité et de restauration ne libère pas — il anesthésie.
La réparation directe n'est pas toujours appropriée. Des excuses adressées sans tenir compte des besoins et de la sécurité de la personne blessée peuvent constituer une nouvelle intrusion. Dans des situations de violence, d'emprise ou de rupture ancienne, reprendre contact peut être inapproprié, voire dangereux pour la victime. Réparer ne signifie pas revenir.
Certaines situations excèdent le vocabulaire de l'erreur. Pour des actes graves et répétés, le terme « erreur » peut devenir euphémisant. Le travail thérapeutique ne peut intervenir qu'après un engagement crédible dans la responsabilité et la prévention de la répétition.
Enfin, le pardon de soi n'est pas toujours l'objectif. Pour certains patients, la question n'est pas de « se pardonner » mais d'apprendre à vivre avec une dette morale irréductible — sans s'autodétruire et sans oublier. Cette possibilité offre parfois une profondeur éthique que le pardon, trop hâtif, ne permettrait pas.
Ce que cela change en séance
Ce que ces travaux modifient concrètement dans l'accompagnement, c'est d'abord le regard porté sur l'émotion du patient. Avant de travailler, il s'agit de comprendre à quoi on a affaire.
Nommer explicitement la distinction entre honte et culpabilité peut, à lui seul, débloquer un processus qui semblait figé. Beaucoup de patients confondent les deux et croient qu'arrêter de se punir reviendrait à minimiser leur faute. Clarifier que la culpabilité peut conduire à quelque chose — là où la honte immobilise — leur restitue une capacité d'agir.
Identifier le type de responsabilité en jeu est indispensable avant tout travail de réparation. S'agit-il d'une faute réelle, d'une erreur de jugement, d'une culpabilité traumatique sans objet réel, d'un échec sans faute ? Le chemin n'est pas le même selon la réponse, et confondre les pistes peut prolonger inutilement la souffrance.
Travailler sur l'humanité commune — rappeler que l'erreur est universelle, que d'autres traversent des épreuves similaires — combat l'isolement de la honte sans invalider la singularité de ce que le patient vit.
Identifier les schémas précoces activés par l'erreur permet enfin d'élargir le travail. Lorsque la réaction à une erreur semble disproportionnée, c'est souvent parce qu'elle résonne avec quelque chose de bien plus ancien — un sentiment de défectuosité inscrit tôt, des exigences intérieures héritées, une peur de la sanction ou de l'abandon. L'erreur présente ouvre alors vers des couches plus profondes, et c'est là que se joue souvent l'essentiel.
Pour les patients que leur exigence intellectuelle ou leur perfectionnisme rend particulièrement vulnérables à l'erreur, la pensée de Karl Popper peut être une ressource inattendue : le fallibilisme — l'idée que toute connaissance est par nature provisoire et révisable — n'est pas une capitulation, c'est la condition d'une pensée honnête. Reconnaître qu'on peut se tromper n'est pas une faiblesse morale. C'est ce que font les esprits rigoureux.
L'erreur comme matière première
L'erreur est l'une des expériences les plus universellement humaines — et l'une des moins bien accompagnées. Trop souvent, elle déclenche soit une défense immédiate, soit une autopunition durable. Le travail thérapeutique consiste à ouvrir un troisième espace : celui d'une présence à ce qui s'est passé, ni déniée ni surinvestie.
Ce troisième espace ne demande pas de se sentir bien avec ce qu'on a fait. Il demande d'être capable de le regarder — de comprendre comment c'est arrivé, d'en mesurer les effets sur l'autre, et de se demander ce qui, de là, reste possible. Il demande surtout de ne pas laisser une erreur — même grave — devenir le résumé d'une identité.
Rainer Maria Rilke écrivait : « Nos erreurs les plus profondes ne sont pas celles que nous commettons, mais celles que nous laissons nous définir. » La tâche thérapeutique est peut-être là : aider chaque patient à demeurer plus grand que ses erreurs, tout en les habitant pleinement — sans les fuir, sans s'y perdre.