Le mot « trauma » veut-il encore dire quelque chose?

Il y a quelques mois, l’une de mes patientes a survécu à un accident de la route qui aurait pu lui coûter la vie. Une voiture est venue la percuter de plein fouet; elle a été évacuée par hélicoptère, hospitalisée en service de traumatologie avec huit côtes brisées, le sternum, le bassin, une épaule et un traumatisme crânien. Pendant des semaines, elle a partagé sa chambre avec d'autres patientes accidentées, entourée d'un personnel soignant qui employait sans relâche le mot « trauma » — un mot qui, là, désignait quelque chose de précis, de mesurable, presque rassurant tant il correspondait à ce qu'elle vivait.

Et pourtant, en consultation, cette femme — d'une génération née avant que ce mot n'entre dans le langage courant — refusait de se l'appliquer à elle-même. Elle préférait parler de chance et de gratitude: « J'ai tellement de raisons d'être reconnaissante, me disait-elle. Imaginez si j'étais ailleurs, dans un pays en guerre. » Ce n'est que des mois plus tard, lorsqu'elle a commencé à sursauter violemment au moindre bruit fort, qu'elle a accepté d'envisager qu'il se passait peut-être, en elle, quelque chose qui ressemblait bien à un stress post-traumatique.

Ce contraste, je le retrouve sans cesse dans mon cabinet, à l'autre bout du spectre: des patients plus jeunes pour qui une remarque maladroite, un mauvais jour, une contrariété ordinaire deviennent d'emblée un « trauma ». Entre une génération qui n'avait pas de mot pour nommer sa souffrance et une génération qui semble en avoir un pour chaque micro-désagrément, le mot lui-même perd sa capacité à désigner quoi que ce soit de précis.

Un mot qui s'est dilaté. À l'origine, le trauma vient du grec et désigne une blessure physique causée par l'extérieur — un sens encore dominant à la fin du XIXe siècle. Freud et, avant lui, Pierre Janet, en élargissent le sens à la blessure psychique. Mais c'est l'entrée du trouble de stress post-traumatique dans le DSM, en 1980, qui fait basculer le terme dans le langage courant. Les chercheurs Nick Haslam et Melanie McGrath ont nommé ce phénomène le concept creep, la « dilatation conceptuelle »: à force d'être appliqué à des situations de gravité de plus en plus faible, un mot perd sa charge sémantique — le même glissement touche abus, addiction, harcèlement, narcissisme.

Ce que les mots fabriquent. Ce phénomène ne concerne pourtant pas seulement notre vocabulaire. Les mots ne se contentent pas de décrire une expérience, ils orientent aussi la manière dont nous allons l'habiter. Lorsque chaque contrariété devient un traumatisme possible, ce n'est pas seulement le langage qui s'élargit — c'est notre rapport à nous-mêmes qui se transforme. Nous apprenons, parfois malgré nous, à lire certaines difficultés comme des blessures durables plutôt que comme des épreuves humaines, traversables, qui n'appellent parfois qu'à être vécues puis dépassées. En clinique, cette distinction n'est pas anodine: la façon dont un patient nomme ce qu'il vit influence directement la manière dont il va s'en remettre.

Un marché de la réparation. Cette extension du vocabulaire de la blessure ne s'est pas produite dans le vide, elle s'est accompagnée d'une offre toujours plus importante de dispositifs promettant réparation, résilience ou guérison. Lorsque toute souffrance peut devenir potentiellement traumatique, le besoin d'intervention semble, lui aussi, devenir permanent. L'essayiste américaine Wendy Kaminer le notait déjà à propos du mouvement du recovery: transformer chaque contrariété mineure en crise revient, en creux, à laisser croire que nous serions incapables de surmonter seuls les difficultés ordinaires de l'existence.

Quand le lien se rompt. Ce vocabulaire de la blessure a aussi, selon certains psychologues, nourri une forme de rupture intergénérationnelle. Certaines situations relèvent évidemment de violences réelles, et elles doivent être nommées et reconnues comme telles, sans aucune ambiguïté. Mais lorsque la catégorie du traumatisme s'étend à toute déception ou à toute imperfection éducative, elle peut, paradoxalement, complexifier le travail de compréhension, de réparation, voire de réconciliation entre générations — figeant dans une étiquette définitive ce qui relevait parfois d'une histoire plus mouvante, plus réparable.

Ce que le mot a, malgré tout, de réel. Il serait pourtant trop simple d'en conclure que le mot ne sert plus à rien. Le mouvement #MeToo, les travaux du psychiatre Bessel van der Kolk sur les séquelles corporelles du traumatisme, ou les récits de survivantes de violences sexuelles ont montré qu'un vocabulaire précis de la blessure psychique permet de rendre audibles des souffrances longtemps réduites au silence. Sans ce vocabulaire, combien de patientes auraient continué de croire que leur souffrance ne relevait que d'une faiblesse personnelle, faute d'un mot pour la nommer autrement? Pensons, à l'inverse, aux soldats de la Première Guerre mondiale fusillés pour désertion, à une époque où l'on n'avait tout simplement pas de mot pour ce qu'on appellerait aujourd'hui un trouble post-traumatique.

Le trauma n'est pas qu'un événement. Car la gravité objective d'un événement ne suffit jamais, à elle seule, à expliquer ce qu'il devient pour celui qui le traverse. La psychiatre Judith Herman, dont les travaux ont durablement structuré la clinique du trauma, distingue depuis longtemps l'événement traumatique de la réponse traumatique qu'il déclenche — et, plus encore, du trauma complexe, qui résulte d'expositions répétées et prolongées plutôt que d'un choc isolé. Ce qui transforme un événement en trauma tient moins à sa seule intensité qu'à l'impuissance ressentie sur le moment, à l'effondrement du sens qu'il provoque, et aux ressources, intérieures comme relationnelles, dont dispose la personne pour y faire face. Deux patients peuvent vivre exactement le même événement, l'un développera un syndrome de stress post-traumatique, l'autre non. C'est précisément cette différence qui distingue le travail clinique du jugement moral — et qui devrait nous rendre prudents avant de qualifier, ou de disqualifier, l'expérience d'autrui.

Retrouver le mot juste. Le travail thérapeutique — comme le travail d'écriture — consiste peut-être moins à bannir le mot « trauma » qu'à lui redonner son poids: ne pas l'utiliser comme une étiquette qui referme la conversation, mais comme un point de départ qui l'ouvre. Quand j'interroge mes patients sur ce qui se cache derrière ce mot — la peur, la colère, le souvenir exact — c'est souvent là, dans le détail retrouvé, que la parole redevient vivante.

Ma patiente, des mois après son accident, a fini par accepter l'idée qu'elle vivait avec un stress post-traumatique — sans que cela n'efface en rien sa gratitude d'être en vie. Les deux peuvent coexister.

Peut-être est-ce finalement cela, le rôle du thérapeute, non pas distribuer des diagnostics ni retirer des étiquettes, mais aider chacun à retrouver le mot qui correspond réellement à ce qu'il vit. Car lorsque les mots deviennent trop grands ou trop petits pour l'expérience qu'ils recouvrent, ils cessent de nous éclairer. Et lorsqu'ils retrouvent leur juste mesure, ils permettent, parfois, de commencer à comprendre.

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