L'âge de l'anxiété

Un âge de l'anxiété?

En 1947, W. H. Auden publiait un long poème dont le titre allait survivre de loin à sa lecture, The Age of Anxiety. Quatre inconnus y conversent dans un bar de New York pendant la guerre, et ce qui les réunit tient moins à une cause ou à une croyance qu'à une même inquiétude sans objet. L'expression est restée. On la reprend aujourd'hui avec une évidence qui devrait nous rendre méfiants, car chaque époque moderne s'est crue, à un moment ou à un autre, l'époque de l'angoisse. À la fin du XIXe siècle, on diagnostiquait déjà une épidémie de nervosité que certains attribuaient à la vitesse de la vie moderne, au télégraphe et à l'électricité. On l'appelait neurasthénie, et le mot a disparu presque aussi vite qu'il était venu. Au milieu du XXe siècle, la mise sur le marché du premier tranquillisant de masse, le Miltown, a fait de l'inquiétude ordinaire une affaire médicale, avant que le soupçon ne s'installe. Pourquoi traiter comme une maladie ce que l'époque rendait si légitime ? Puis l'anxiété s'est effacée derrière une autre figure. Avec l'arrivée des antidépresseurs de nouvelle génération, la fin du siècle est devenue l'âge de la dépression, et l'on a parlé de la fatigue d'être soi plus que de la peur.

L'histoire invite donc à la prudence. Une part de ce que nous appelons l'augmentation de l'anxiété tient à la façon dont nous la nommons, la mesurons, la reconnaissons et la soignons. Les catégories psychiatriques décrivent la souffrance, elles la rendent aussi visible, et il leur arrive de la façonner. Quand un trouble devient diagnosticable et traitable, on se met à le voir partout.

Je crois pourtant que cette fois quelque chose de plus profond est à l'œuvre. Des chercheurs ont comparé, sur quarante ans, les scores d'anxiété de dizaines de milliers d'étudiants et d'enfants américains. Entre les années 1950 et le début des années 1990, le niveau moyen a progressé de près d'un écart-type, si bien que l'enfant ordinaire des années 1980 se déclarait plus anxieux que l'enfant suivi en psychiatrie trente ans plus tôt. Cette hausse suivait moins la situation économique que l'affaiblissement des liens et le sentiment d'un monde plus menaçant, avec davantage de séparations, davantage de personnes vivant seules, et une confiance en autrui qui s'érodait. D'autres travaux, plus sociologiques, ajoutent à ce tableau l'insécurité économique et les inégalités. Les deux lectures ne s'excluent pas. Elles convergent vers l'idée que l'on devient anxieux là où l'on se sent à la fois moins protégé et moins relié.

Ce constat est antérieur aux réseaux sociaux, à l'information en continu, à la pandémie, et au moment où la crise climatique est devenue un horizon quotidien pour les plus jeunes. Tout ce qui s'est ajouté depuis va dans le même sens. Nous vivons dans une accélération qui ne laisse plus le temps de digérer ce qui arrive, exposés en permanence au regard d'autrui, sommés d'être les entrepreneurs de notre propre vie et tenus pour responsables de nos réussites comme de nos échecs. L'anxiété est peut-être l'émotion qui correspond le mieux à ce monde, la forme psychique d'une incertitude que chacun doit porter seul.

Un paradoxe s'y ajoute. Jamais le mot n'a été aussi présent. On se dit anxieux avant un rendez-vous, on parle de charge mentale, de stress, de traumatisme pour un contretemps. Cette banalisation a une vertu, puisqu'elle lève une honte ancienne et qu'il est devenu plus facile d'avouer qu'on a peur. Elle a aussi un coût. À force de nommer anxiété toute nervosité, on ne sait plus reconnaître l'angoisse qui ronge, celle qui empêche de dormir pendant des mois et rétrécit une existence jusqu'à l'étouffer, et l'on risque de passer à côté de ceux qui en souffrent réellement. Avant de dire comment la soigner, il faut donc revenir au commencement et se demander ce qu'est l'anxiété, et ce qu'elle n'est pas.

Ce que l'anxiété est

La première distinction est ancienne et reste la plus éclairante. La peur a un objet, l'angoisse n'en a pas, ou pas encore. La peur répond à un danger présent, le chien qui gronde, la voiture qui freine trop tard. Elle mobilise le corps, accélère le cœur, aiguise l'attention, puis retombe quand le danger s'éloigne. L'anxiété se tourne vers ce qui pourrait arriver. Elle est une peur anticipée, une préparation du corps à une menace absente, dont on ignore si elle viendra et quelle forme elle prendra. C'est pourquoi elle est si difficile à apaiser. On peut fuir un danger, on ne fuit pas une possibilité.

Cette orientation vers l'avenir n'a rien d'un défaut de fabrication. Elle est la contrepartie d'une capacité proprement humaine, celle de se représenter ce qui n'existe pas encore. L'animal craint ce qu'il perçoit, l'humain craint ce qu'il imagine. L'anxiété est le prix de la prévoyance, de la projection, de la liberté de choisir entre plusieurs avenirs. Kierkegaard l'avait vu avec une acuité qui n'a pas vieilli, lui qui décrivait l'angoisse comme le vertige de la liberté. Celui qui se tient au bord du possible éprouve à la fois l'attrait et l'effroi de ce qu'il pourrait faire de sa vie. Kierkegaard en tirait une conclusion qui heurte notre époque. Apprendre à s'angoisser comme il faut serait une manière d'apprendre l'essentiel, car l'être qui ne s'angoisserait jamais n'aurait jamais mesuré l'enjeu de son existence.

La psychologie contemporaine dit la même chose dans une autre langue. L'anxiété est une fonction de vigilance. Elle oriente l'attention vers ce qui pourrait mal tourner, prépare l'action, nous rend prudents, consciencieux, attentifs aux autres. Une anxiété modérée améliore la performance, qu'il s'agisse de préparer un examen, une négociation ou une compétition, et l'absence totale d'appréhension rend imprudent. Les sportifs de haut niveau le savent mieux que personne, eux pour qui le trac qui précède l'épreuve est souvent la condition de la performance plutôt que son ennemi. Ce qui compte tient moins à la présence de l'activation qu'à la manière dont elle est interprétée et portée.

Freud, enfin, a donné à l'angoisse une place qu'elle n'a plus perdue dans la pensée de la vie psychique. Après l'avoir longtemps conçue comme une énergie qui déborde faute de trouver une issue, il a fini par y voir un signal. Le moi s'angoisse pour se prévenir d'un danger intérieur, d'un désir interdit, d'une perte possible, d'un souvenir qui menace de revenir. L'angoisse devient alors un messager plutôt qu'un symptôme. Elle annonce qu'une chose importante est en jeu, sans toujours dire laquelle. Je voudrais garder cette idée comme fil. L'anxiété est d'abord une information, souvent mal formulée, parfois disproportionnée, rarement dépourvue de sens.

On peut donc décrire l'anxiété à trois niveaux, qui se superposent sans se confondre. Le corps entre en alerte, avec la respiration courte, le ventre noué, la tension des épaules, le sommeil léger. La pensée s'emballe, avec ses scénarios, ses « et si », ses ruminations, cette manière d'habiter le futur comme un champ de mines. Le comportement en découle et la nourrit en retour, par l'évitement, la vérification, le contrôle, la recherche de réassurance. Chacun de ces niveaux peut devenir une porte d'entrée pour la soigner, et chacun peut aussi devenir le lieu où elle s'installe.

Ce qu'elle n'est pas

L'anxiété n'est pas le stress, même si les deux mots s'échangent sans cesse. Le stress est la réponse de l'organisme à une exigence réelle et présente, une charge de travail, une échéance, un deuil, un déménagement. Il a une cause identifiable et, en principe, une fin. L'anxiété peut naître du stress et lui survivre, mais elle s'en distingue par son orientation vers l'avenir et par sa capacité à se nourrir d'elle-même, sans aucune pression extérieure. On peut être stressé sans être anxieux, et profondément anxieux dans une vie objectivement calme. Cette seconde situation est l'une des plus déroutantes pour ceux qui la vivent, puisque tout va bien et que rien ne va.

Elle n'est pas non plus une faiblesse de caractère. Ce préjugé a la vie dure, notamment dans les milieux où la maîtrise de soi est une valeur cardinale, chez les dirigeants, les sportifs, les soignants. Il suppose qu'une volonté suffisante viendrait à bout de la peur. Or l'anxiété ne se commande pas, et l'effort pour la faire taire est souvent ce qui l'entretient. Beaucoup de personnes très anxieuses font d'ailleurs preuve d'une grande force. Elles ont fonctionné, réussi, protégé les autres, en portant chaque jour un poids que personne ne voyait.

Elle n'est pas davantage une identité. On dit « je suis anxieux » comme on dirait « je suis grand ». La formule se comprend, car une anxiété ancienne finit par sembler constitutive. Elle a pourtant des effets. Des chercheurs ont observé que ceux qui considèrent leur anxiété comme un trait figé, une part immuable d'eux-mêmes, recourent plus souvent à des stratégies qui l'aggravent, comme l'alcool ou l'évitement, et progressent moins en thérapie que ceux qui la tiennent pour un état susceptible de changer. La nuance est délicate. Reconnaître une sensibilité de fond, une manière vive et rapide de ressentir, peut être juste et même libérateur. Confondre cette sensibilité avec une condamnation ne l'est pas. Une prédisposition n'est pas un destin.

Enfin, et c'est sans doute le point le plus important, l'anxiété n'est pas toujours un trouble. La frontière est réelle, même si elle n'est pas nette. Une anxiété ordinaire bascule dans le champ clinique moins par l'intensité d'un moment que par un ensemble de signes qui durent. L'alerte ne retombe plus quand la menace s'éloigne, ou se déclenche sans menace identifiable. Elle persiste des semaines, puis des mois, envahit le sommeil, la concentration, le corps, et commence surtout à décider à la place de la personne. On renonce à un voyage, à une promotion, à une relation, puis à des choses plus petites, une sortie, un appel, un rendez-vous. Le monde se rétrécit, et ce rétrécissement est le critère le plus parlant. L'anxiété normale accompagne la vie, l'anxiété pathologique finit par la remplacer.

Ce seuil est d'autant plus difficile à repérer que l'on s'adapte. Beaucoup de patients arrivent en consultation après des années d'une anxiété qu'ils n'ont jamais nommée, parce qu'elle était devenue leur niveau de base. Ils se croyaient « comme ça », perfectionnistes, nerveux, insomniaques, toujours un peu sur le qui-vive. Ils ont souvent bâti leur réussite sur cette hypervigilance, et leur entourage l'a récompensée. Nommer ce qu'ils vivent ne revient pas à leur coller une étiquette de plus. C'est souvent le premier moment où ils comprennent que cela pourrait être autrement.

Les racines, ou la foi en la vie fissurée

On lit parfois, sous la plume de cliniciens par ailleurs avisés, que l'anxiété chronique aurait « très souvent » peu à voir avec l'histoire de la personne et relèverait surtout d'un apprentissage récent, d'une mauvaise habitude prise par le cerveau face à ses propres sensations. Je ne partage pas ce point de vue. Il contient une part de vérité, sur laquelle je reviendrai, puisque l'anxiété se perpétue par des mécanismes qui opèrent ici et maintenant. Mais confondre ce qui entretient l'anxiété avec ce qui l'a fait naître empêche de comprendre pourquoi deux personnes exposées à la même situation n'en sortent pas avec la même peur.

Il existe d'abord un terrain. Une part de la vulnérabilité à l'anxiété est héréditaire, dans une proportion modérée, et certains enfants naissent plus réactifs que d'autres à la nouveauté, plus prompts à se retirer devant l'inconnu. Ce tempérament relève de la sensibilité plutôt que de la maladie, et il peut devenir une richesse ou une souffrance selon le milieu qui l'accueille.

Car l'essentiel se joue dans ce milieu. Le psychanalyste Erik Erikson plaçait au tout début de la vie un enjeu dont tout le reste dépend, l'acquisition d'une confiance fondamentale. Il désignait ainsi ce sentiment, d'abord corporel, que le monde est globalement fiable, que les besoins seront entendus et que la détresse finira par être apaisée. L'enfant qui a été consolé apprend que la peur passe. Celui dont la détresse a rencontré l'absence, l'imprévisibilité, la colère ou la froideur apprend que le danger peut surgir à tout moment et qu'il faudra y faire face seul. Il ne le sait pas en mots, il le sait dans son corps. Les recherches sur l'attachement l'ont confirmé de bien des manières, l'insécurité des premiers liens figurant parmi les terreaux les plus constants de l'anxiété à l'âge adulte.

C'est ce que j'appellerais, en termes moins techniques, la foi en la vie. Certaines personnes portent en elles l'assurance tacite que les choses, d'une manière ou d'une autre, finiront par s'arranger. Elles savent que le malheur existe, sans vivre dans son attente. D'autres n'ont jamais eu cette assurance, ou l'ont perdue. Pour elles, la catastrophe a cessé d'être une hypothèse lointaine pour devenir la forme même de l'avenir. Leur anxiété n'a rien d'une erreur de calcul sur les probabilités. Elle est la mémoire d'un monde qui, un jour, n'a pas tenu ses promesses.

Le traumatisme est la forme la plus brutale de cette rupture. Un accident, une agression, une violence répétée dans l'enfance, la perte soudaine d'un proche, une maladie grave laissent plus qu'un souvenir douloureux. Ils défont des certitudes que l'on ignorait posséder. Des chercheurs ont décrit ce que le trauma brise, la croyance que le monde a un sens, qu'il est globalement bienveillant, et que l'on mérite d'y être en sécurité. On sait depuis la fin du XIXe siècle que les souvenirs traumatiques ne s'intègrent pas comme les autres à l'histoire du sujet. Ils restent à part, actifs, prêts à se rejouer dans le corps sous forme de sensations, d'alarmes, de réactions que la personne ne comprend pas. Le système nerveux qui a connu le danger extrême reste réglé pour le reconnaître partout. L'hypervigilance est alors moins une distorsion à corriger qu'une adaptation qui a eu sa raison d'être et a survécu à sa nécessité.

Les grandes études épidémiologiques sur les expériences adverses de l'enfance vont dans le même sens. Plus une personne a accumulé de ces expériences, plus son risque de développer des troubles anxieux à l'âge adulte est élevé, et ce de manière graduelle. Cela ne signifie pas que toute anxiété est traumatique, ni que chaque personne anxieuse cache un drame. Certaines anxiétés naissent d'une éducation inquiète, auprès de parents eux-mêmes angoissés qui ont transmis sans le vouloir une vision du monde comme lieu de périls. D'autres naissent d'exigences précoces, d'un amour conditionné à la réussite, d'un climat où l'erreur coûtait cher. Dans tous ces cas, l'anxiété adulte a une histoire, et cette histoire mérite d'être entendue.

Je pense à cette femme, dirigeante d'une entreprise qu'elle avait elle-même fondée, qui se réveillait chaque nuit vers quatre heures pour repasser mentalement tout ce qui pouvait échouer. Elle était venue pour « gérer son stress ». Il a fallu du temps pour qu'apparaisse, derrière l'inquiétude professionnelle, une enfance auprès d'un père dont l'humeur pouvait basculer sans prévenir, et pour qu'elle reconnaisse dans ce réveil nocturne la vigilance de la petite fille qui guettait le bruit de la porte. Les techniques de gestion du stress l'avaient aidée à tenir. Elles n'avaient rien changé à la question qui la réveillait chaque nuit, celle de savoir si elle était en sécurité.

L'angoisse de l'angoisse

Si l'anxiété a des racines, elle a aussi un mode de reproduction qui lui est propre, et c'est là que les approches cognitives et comportementales ont apporté leur contribution la plus précieuse. Une fois installée, l'anxiété cesse de dépendre seulement de ses causes premières. Elle se met à s'engendrer elle-même, par un redoublement que l'on pourrait appeler l'angoisse au second degré.

Le premier mécanisme est la peur de la peur. Celui qui a vécu une attaque de panique sait que l'expérience est assez violente pour qu'on en vienne à redouter, plus que tout danger extérieur, le retour de cette sensation. Le cœur qui s'accélère dans une réunion, la gorge qui se serre dans un avion ne sont plus perçus comme des signaux ordinaires, mais comme les prémices d'une catastrophe intérieure. L'attention se braque alors sur le corps, guette le moindre signe, et ce guet suffit à déclencher ce qu'il redoute. On a montré que cette sensibilité aux sensations de l'anxiété, la conviction qu'elles sont dangereuses et annoncent la folie, l'évanouissement ou l'humiliation, prédit, chez des personnes qui n'en avaient jamais connu, la survenue ultérieure d'attaques de panique.

Le deuxième mécanisme est l'évitement, d'autant plus redoutable qu'il fonctionne. Éviter la situation qui fait peur soulage, immédiatement et à coup sûr. Le soulagement récompense l'évitement, qui devient une habitude, puis une règle de vie. Mais chaque évitement confirme au système nerveux que le danger était réel, puisqu'il a fallu le fuir, et prive la personne de la seule expérience qui pourrait la détromper, celle de constater qu'elle aurait survécu. À l'évitement visible s'ajoutent des conduites de sécurité plus discrètes, le comprimé gardé dans la poche, l'itinéraire repéré vers la sortie, le texte appris par cœur pour ne pas improviser, la vérification répétée, la réassurance demandée à un proche. Elles permettent d'affronter la situation sans jamais apprendre qu'on pouvait l'affronter sans elles. L'anxiété se trouve ainsi durablement protégée par les moyens mêmes qu'on emploie pour s'en protéger.

Le troisième mécanisme est la lutte avec les pensées. L'esprit anxieux produit des scénarios, des « et si », des verdicts sur soi, je n'y arriverai pas, je vais me ridiculiser, il va m'arriver quelque chose. Le réflexe naturel est de les combattre, de les réfuter, de se raisonner. Cela aide parfois. Souvent, cela enferme davantage, car chaque argument appelle un contre-argument, et la discussion intérieure donne aux pensées une importance qu'elles n'avaient pas. Les thérapies d'acceptation proposent un déplacement subtil, qui consiste à se demander moins si une pensée est vraie que si elle est utile, si elle aide à vivre la vie que l'on veut. La pensée je pourrais échouer est vraie, puisque l'échec reste toujours possible, sans devenir pour autant une boussole. Apprendre à la regarder comme une pensée, un événement mental qui passe, plutôt que comme un fait, desserre son emprise sans exiger de la vaincre.

Il y a enfin la honte, qui vient s'ajouter à l'anxiété comme une couche supplémentaire. Celui qui se traite de faible parce qu'il a peur, qui se reproche de ne pas réussir à se calmer, transforme une émotion pénible en preuve d'indignité. La critique de soi agit comme une menace de plus, et le système d'alerte s'en trouve confirmé au lieu de s'apaiser. Une part importante du travail thérapeutique consiste à défaire ce redoublement et à rendre l'anxiété à sa dimension d'émotion humaine, compréhensible, digne d'attention plutôt que de mépris.

Tout cela est vrai, et je ne voudrais pas le minimiser. Il faut pourtant tenir ensemble les deux plans. Les mécanismes de maintien expliquent pourquoi l'anxiété dure. Ils n'expliquent pas pourquoi elle a pris cette forme chez cette personne-là, ni pourquoi telle sensation, telle situation, telle pensée a pris valeur de menace. La peur de la peur s'installe plus facilement chez celui qui a appris très tôt que ses émotions n'étaient pas accueillies, et que pleurer ou trembler l'exposait au rejet. Le présent entretient ce que le passé a semé.

Ce que l'angoisse veut dire

Si l'angoisse est un signal, il ne suffit pas de savoir comment la faire taire. Encore faut-il comprendre ce qu'elle annonce. C'est sans doute la question la plus négligée par notre époque, qui a appris à mesurer l'anxiété, à la classer, à la réduire, beaucoup plus qu'à l'écouter.

Il existe une angoisse qu'aucune thérapie ne fera disparaître, et qu'il serait d'ailleurs inquiétant de vouloir supprimer. Le théologien Paul Tillich l'appelait l'angoisse existentielle et lui reconnaissait trois visages. L'angoisse devant la mort et le destin nous rappelle que nous sommes finis et exposés au hasard. L'angoisse devant le vide et l'absurde naît lorsque le sens de ce que nous faisons se dérobe. L'angoisse devant la culpabilité surgit lorsque nous mesurons l'écart entre ce que nous sommes et ce que nous pourrions être. Ces angoisses appartiennent à la condition humaine, et l'on ne les guérit pas. On les porte. Tillich nommait courage d'être la capacité de s'affirmer malgré elles, sans les nier. Une part de l'anxiété contemporaine vient peut-être de ce que nous avons perdu les langages, religieux, philosophiques, communautaires, qui permettaient de porter ces angoisses ensemble, et que nous les vivons désormais comme des dysfonctionnements individuels à corriger.

D'autres angoisses parlent de manière plus singulière. Elles signalent parfois une vie qui ne correspond plus à celui ou celle qui la mène, un métier poursuivi par loyauté, une relation maintenue par peur de la solitude, une ambition héritée plutôt que choisie. L'anxiété qui revient chaque dimanche soir, ou qui s'empare du corps sur le trajet du bureau, peut être le seul endroit où une vérité réprimée trouve à s'exprimer, bien plus qu'un dérèglement à traiter. La psychologie des profondeurs a vu dans la névrose la souffrance d'une âme qui n'a pas encore trouvé son sens, et dans le symptôme une tentative, maladroite mais réelle, de la psyché pour se faire entendre. Sans adhérer à toute la métaphysique qui accompagne cette idée, j'en retiens l'intuition. L'angoisse exprime parfois un désir qui n'a pas trouvé de place.

Elle signale aussi, souvent, un passé qui n'est pas passé. L'anxiété disproportionnée, celle qui surgit dans une situation objectivement anodine avec une intensité que la personne elle-même ne comprend pas, est fréquemment le retour d'une émotion ancienne. La réunion fait peur parce qu'elle réveille l'humiliation d'autrefois, le silence d'un partenaire parce qu'il rappelle un abandon. Dans le langage de la thérapie des schémas, ces réactions signalent l'activation de schémas précoces, ces structures émotionnelles formées dans l'enfance autour de besoins restés insatisfaits, la sécurité, l'acceptation, la liberté d'exprimer ses émotions, et qui continuent à colorer la perception du présent. L'angoisse indique alors où se trouve la blessure.

Il faut pourtant se garder d'une tentation symétrique à celle que je critiquais plus haut. Toute anxiété n'est pas un message chiffré à décrypter. Certaines relèvent d'un épuisement, d'un manque de sommeil, d'un déséquilibre biologique, d'un excès de café ou d'un trouble thyroïdien, et leur chercher un sens caché serait une autre manière de passer à côté de la personne. D'autres sont devenues des habitudes du système nerveux qui ont perdu le contact avec leur origine. L'interprétation ne vaut que si elle aide la personne à vivre plus librement. Je préfère parler d'hypothèses à explorer avec le patient plutôt que de significations à lui révéler. L'angoisse dit quelque chose, pas toujours ce que l'on croit, et il n'appartient jamais au thérapeute de le décider seul.

Soigner, des racines aux feuilles

J'aime penser la personne comme un arbre. Les racines sont le passé, ce qui a été reçu, appris, subi. Le tronc est le présent, la manière dont on tient debout aujourd'hui. Les feuilles sont l'avenir, ce vers quoi l'on se tend. L'anxiété se manifeste dans les feuilles, puisqu'elle regarde vers ce qui vient. Elle s'entretient dans le tronc, par les habitudes et les évitements du présent. Elle puise souvent dans les racines. Un soin complet ne choisit pas entre ces trois niveaux. Il les traite dans un ordre propre à chaque personne, en sachant que le travail sur les racines finit par transformer le présent et l'avenir.

Le premier temps est celui de la reconnaissance. Nommer une anxiété, mesurer sa durée et son retentissement, distinguer une inquiétude passagère d'un trouble installé n'a rien d'une formalité. C'est souvent ce qui permet à la personne de cesser de se reprocher ce qu'elle vit, et de comprendre que les troubles anxieux comptent parmi les difficultés psychiques que l'on soigne le mieux. Il faut aussi dire d'emblée que la guérison ne promet pas une vie sans anxiété. Il s'agit de sortir d'une anxiété qui enferme, non de ne plus jamais avoir peur. Ce chemin se compte en mois plutôt qu'en semaines, avec des avancées et des retours en arrière qui n'ont rien d'échecs.

Le deuxième temps passe par le corps, puisque c'est en lui que l'anxiété s'inscrit d'abord. Le sommeil, le mouvement régulier, la respiration, la réduction des excitants, des rythmes qui laissent au système nerveux le temps de redescendre conditionnent la possibilité même de tout le reste, bien loin d'être des recommandations accessoires. Un organisme épuisé et en alerte permanente ne peut ni réfléchir ni affronter. Les médicaments ont aussi leur place, à condition d'être pensés. Certains antidépresseurs sont reconnus comme traitement de fond des troubles anxieux et peuvent rendre accessible un travail psychothérapeutique qui ne l'était pas. Les anxiolytiques de la famille des benzodiazépines soulagent vite et puissamment, mais leur usage prolongé expose à la dépendance et, comme toute conduite de sécurité, peut empêcher la personne d'apprendre qu'elle est capable de traverser sa peur. Le soulagement immédiat n'est pas toujours l'ami de la guérison.

Le troisième temps consiste à défaire les mécanismes qui entretiennent l'anxiété. L'exposition progressive aux situations, aux sensations et aux souvenirs redoutés reste l'approche la mieux validée par la recherche. Elle permet de découvrir, par l'expérience plus que par le raisonnement, que le danger n'était pas celui que l'on croyait, et que l'anxiété laissée à elle-même finit par refluer. Les approches d'acceptation et de pleine conscience complètent ce travail en changeant le rapport aux pensées et aux émotions. Il s'agit de reconnaître ce que l'on ressent, de le nommer, de l'accueillir sans s'y soumettre, puis de choisir d'agir selon ce qui compte plutôt que selon ce qui fait peur. La compassion envers soi-même y joue un rôle décisif, parce qu'elle désamorce la honte qui redouble l'angoisse.

Le quatrième temps est celui des racines, et c'est souvent lui qui rend les progrès durables. Lorsque l'anxiété s'adosse à des schémas précoces, abandon, méfiance, imperfection, exigences impossibles, corriger des pensées ne suffit pas. Il faut revenir aux expériences qui les ont fondées, reconnaître les besoins restés insatisfaits et permettre, d'une manière ou d'une autre, qu'ils le soient enfin. Lorsque l'anxiété est d'origine traumatique, le travail porte sur les souvenirs eux-mêmes. L'EMDR, dont l'efficacité est solidement établie dans le stress post-traumatique, vise à permettre au souvenir de s'intégrer à l'histoire de la personne et de perdre sa charge d'alarme pour devenir un événement passé parmi d'autres. Je pense à cet homme dont les attaques de panique au volant avaient commencé après un accrochage sans gravité. Le travail sur ce souvenir récent a conduit vers un autre, beaucoup plus ancien, celui d'une nuit d'enfance passée à attendre des parents qui ne rentraient pas. Lorsque ce souvenir a pu être revisité, la route a cessé d'être menaçante.

Reste ce qui traverse tous ces temps et que les protocoles décrivent mal, la relation thérapeutique elle-même. Si l'anxiété est au fond une confiance perdue dans la fiabilité du monde, la thérapie est d'abord un lieu où cette confiance peut se réapprendre. Une présence stable, prévisible, qui ne s'effraie pas de la peur de l'autre, ne la juge pas et ne cherche pas à l'éteindre à tout prix, offre une expérience que beaucoup de patients n'ont jamais connue, celle d'être accompagnés dans leur détresse au lieu d'être laissés seuls avec elle. Cette expérience ne remplace pas les techniques. Elle leur donne prise.

Une époque qui s'angoisse

Revenons pour finir à l'âge de l'anxiété. Si notre époque est plus anxieuse que les précédentes, elle est aussi, pour la première fois, mieux armée pour la soigner. Nous savons la reconnaître, nous disposons de thérapies qui ont fait leurs preuves, et la honte qui l'entourait recule. C'est un progrès réel, qu'il ne faut pas bouder. Il comporte pourtant un risque, celui de traiter comme une affaire strictement individuelle ce qui est aussi le symptôme d'un monde. Si l'anxiété monte là où les liens se défont et où l'avenir se dérobe, aucune technique de régulation émotionnelle ne suffira à la contenir. On pourra apprendre à chacun à respirer, à accepter ses pensées, à s'exposer à ses peurs, sans lui rendre pour autant la confiance dans un monde qui la mérite.

L'anxiété collective dit peut-être quelque chose que nous préférerions ne pas entendre. Nous vivons d'une manière qui ne nous convient pas, trop vite, trop seuls, sous un regard trop constant, avec l'exigence de réussir une vie que nul ne nous aide plus à porter. Elle serait alors moins un dérèglement à corriger qu'un signal, au sens où Freud l'entendait, adressé cette fois à une civilisation plutôt qu'à un individu.

Je ne sais pas à quoi ressemblerait une époque moins angoissée, ni si nous la désirerions vraiment. Une société sans angoisse serait peut-être une société sans liberté, sans enjeu, privée de ce vertige qui accompagne le fait d'avoir un avenir à inventer. La question est sans doute moins de cesser d'avoir peur que de retrouver ce qui permet de porter la peur, des liens qui tiennent, un sens qui oriente, et cette foi en la vie qui reconnaît le danger sans lui laisser le dernier mot. Où la retrouvons-nous aujourd'hui? Et qui, autour de nous, attend encore qu'on la lui rende?

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La métamorphose psychologique