La métamorphose psychologique

Que vient-on chercher lorsque l'on pousse la porte d'un cabinet ? On répond d'ordinaire aller mieux, ne plus souffrir, comprendre ce qui se répète. Ces réponses sont vraies, et ce sont celles que l'on me donne à la première séance. Je ne crois pourtant pas qu'elles disent l'essentiel, et il me faut un détour pour formuler ce que j'entends derrière elles.

Après le sort

J'ai proposé, dans un texte précédent, d'appeler malédiction psychologique une conviction héritée, venue d'ailleurs, installée avant que l'on ait eu les moyens de la discuter, et qui organise en silence les conduites chargées de lui donner raison. Je n'aurai jamais ma place, je ne suis pas faite pour être aimée, chez nous, on ne réussit pas. Ce texte s'achevait au moment où le sort tombe, c'est-à-dire au moment où l'on cesse de le prendre pour une frontière du réel et où redevient pensable ce qu'il avait toujours interdit de penser.

Il s'arrêtait donc là où s'arrêtent les contes. Dans La Belle et la Bête, le sortilège se défait à la dernière page, le prince retrouve sa forme, et l'on referme le livre sans rien savoir de ce que c'est que d'habiter à nouveau un corps d'homme après des années passées dans celui d'une bête. Comment marche-t-on, comment parle-t-on, que fait-on de ses mains ? Le conte ne le dit pas. La clinique, elle, commence à cet endroit.

Car une question demeure une fois le sort nommé puis défait, et mes patients finissent presque tous par la poser, parfois avec inquiétude. Si je ne suis plus celle qui n'avait pas droit à la parole, alors qui suis-je ? La malédiction avait au moins cet avantage qu'elle faisait office d'identité. Elle disait qui l'on était, ce que l'on pouvait espérer, à quelle place s'asseoir. Sa chute ouvre un espace dont personne n'avait prévu qu'il existerait.

C'est cet espace, et ce qui peut y advenir, que je voudrais explorer ici. Je l'appellerai, par symétrie, la métamorphose psychologique. Le mot est ancien et il est beau. Il désigne dans les mythes, dans les contes, dans les traités des alchimistes comme dans l'histoire naturelle des insectes, un passage si profond que la créature qui en sort ne ressemble plus à celle qui y est entrée, et demeure pourtant la même. Si la malédiction était un verdict, la métamorphose est une invitation. Elle ne s'impose pas, elle ne se décrète pas davantage, et elle a ceci de particulier que l'on ne peut pas savoir à l'avance ce que l'on accepte en y répondant.

Changer n'est pas se métamorphoser

On parle beaucoup de changement, et l'on en parle presque toujours de la même manière. Changer consisterait à mesurer l'écart entre ce que l'on est et ce que l'on voudrait être, à se fixer un objectif raisonnable, à avancer par étapes, à entretenir sa motivation, à récompenser ses progrès. Cette conception n'a rien de méprisable. Elle repose sur des travaux sérieux, elle aide réellement des personnes à cesser de fumer, à s'organiser, à reprendre une activité physique, et une part de mon travail s'y appuie. Mais elle suppose que celui qui change reste, d'un bout à l'autre, l'auteur et le témoin intacts de son changement. Quelqu'un modifie quelque chose en lui, une habitude, une croyance, une façon de réagir, comme on déplace un meuble dans une pièce dont on demeure le propriétaire.

La métamorphose désigne autre chose. Ce n'est plus un élément qui bouge à l'intérieur d'une forme stable, c'est la forme elle-même qui se défait. La chenille ne s'améliore pas. Elle ne devient pas une chenille plus rapide, plus confiante ou mieux organisée. Elle cesse d'être une chenille, et rien, dans ce qu'elle savait de la vie, ne la préparait à voler.

Il faut ici répondre à une objection sérieuse. Les chercheurs qui suivent des milliers de personnes pendant dix ou vingt ans montrent que la personnalité, sans être immuable, reste d'une stabilité remarquable, et que cette stabilité varie elle-même d'un individu à l'autre, certains demeurant durablement plus malléables que d'autres. Faudrait-il en conclure que la métamorphose est une fable ? Je ne le crois pas, à condition de ne pas se tromper sur ce qui se transforme. L'homme réservé qui sort d'une psychothérapie reste le plus souvent un homme réservé. Ce qui a changé, c'est que sa réserve n'est plus une interdiction. Il se tait parce qu'il n'a rien à ajouter, et non plus parce qu'une voix ancienne lui défend de parler. Vu de l'extérieur, le trait est le même. Vécue de l'intérieur, ce n'est plus la même vie.

Je proposerai donc la définition suivante. La métamorphose psychologique est la reprise d'un devenir empêché, laquelle exige que se défasse la forme qui s'était construite autour de l'empêchement.

Trois précisions, là encore, s'imposent. La première tient au mot de reprise. Rien n'est inventé ni ajouté du dehors. Quelque chose avait commencé, qui s'est trouvé arrêté, et qui recommence. C'est pourquoi les personnes qui traversent ce passage ne disent presque jamais qu'elles sont devenues quelqu'un d'autre. Elles disent qu'elles se retrouvent, ce qui est une formule étrange si l'on y songe, puisqu'elles retrouvent quelqu'un qu'elles n'ont jamais eu l'occasion d'être. L'étrangeté se dissipe si l'on voit bien ce qui attendait. Ce n'était pas une personne déjà dessinée qu'il s'agirait de rejoindre. C'était une capacité de devenir, et c'est elle qui reprend, sans que nul sache d'avance ce qu'elle donnera.

La deuxième précision concerne ce qui doit se défaire. Autour de ce qui était empêché, une personne entière s'est bâtie, avec ses prudences, ses talents de contournement, son humour parfois, sa compétence souvent. Cette construction n'était pas un mensonge. Elle a permis de vivre. Mais elle occupe la place, et rien ne peut pousser là où elle se tient.

La troisième, enfin, est que la métamorphose ne se décide pas comme on décide d'un régime. On peut la désirer, on peut réunir les conditions qui la rendent possible, on peut s'y refuser longtemps. On ne peut pas l'exécuter.

Le postulat du gland

Tout ce qui précède repose sur un pari, et je préfère le nommer comme tel. Ce pari est qu'il existe, en chacun, une tendance propre à se développer dans une direction qui lui appartient, et que cette tendance, lorsqu'elle a été entravée, ne disparaît pas. Elle attend.

Karen Horney, psychanalyste allemande installée à New York, en a donné au milieu du siècle dernier la formulation la plus simple. On n'apprend pas à un gland à devenir un chêne, écrivait-elle en substance. On ne le peut pas et l'on n'en a pas besoin. Qu'il trouve un sol, de l'eau, de la lumière, et ses possibilités se déploient d'elles-mêmes. L'enfant qui ne rencontre pas ces conditions ne cesse pas pour autant de grandir. Il grandit de travers, autour de ce qui le menace, et il édifie, à la place de ce qu'elle appelait son soi réel, un personnage tout entier occupé à parer les coups. La névrose, dans cette perspective, n'est pas une maladie qui s'ajouterait à la personne. C'est une croissance détournée.

J'ai retrouvé ce pari, sous un tout autre vocabulaire, dans le modèle qui sous-tend la thérapie EMDR. Ce modèle fait l'hypothèse d'un système de traitement de l'information qui, laissé à lui-même, conduit l'expérience vers une résolution adaptative, un peu comme une plaie propre cicatrise sans qu'on ait à lui expliquer comment. Le traumatisme serait ce qui bloque ce système et laisse le souvenir figé, aussi vif qu'au premier jour. Le travail ne consiste pas alors à fabriquer la guérison mais à lever ce qui l'empêche. Il s'agit d'une hypothèse, que ses propres défenseurs présentent comme telle, et les chercheurs ne s'accordent pas sur les mécanismes en jeu. Mais ce que j'observe en séance lui ressemble, et m'a conduite à la prolonger au-delà de ce qu'elle affirme. Lorsque le nœud de souffrance est défait, il ne reste pas rien. Quelque chose se remet en mouvement, qui ne concerne plus seulement le souvenir traité mais la personne dans son ensemble, comme si elle reprenait le cours d'une phrase interrompue.

Que l'on parle de soi réel, de résolution adaptative ou, avec d'autres, de tendance à l'actualisation, l'idée est la même, et elle modifie profondément la position de celui qui accompagne. Je n'ai pas à fabriquer chez mes patients le désir de vivre, la curiosité, le courage ou le goût des autres, comme s'il fallait les leur apporter du dehors. Ils sont là, souvent enfouis, parfois réduits à presque rien. Mon travail est de les reconnaître lorsqu'ils affleurent, de les nommer, de les encourager, et cette attention portée aux forces d'une personne, que l'on confond à tort avec de la complaisance, compte autant que l'exploration de ce qui la fait souffrir. La chaleur de celui qui accompagne n'est pas un supplément. Elle fait partie du sol. Mais on encourage ce qui existe, on ne le crée pas, et c'est pourquoi j'ai d'abord à chercher avec eux ce qui enserre, et à tenir le cadre dans lequel cela peut se desserrer.

C'est en ce sens que la psychothérapie tend vers la métamorphose, et le verbe est choisi avec soin. Une tendance n'est pas une promesse. Le gland a besoin d'un sol, et ce sol comprend bien des choses qui ne dépendent ni du patient ni de moi, le moment de sa vie, ceux qui l'entourent, ce qu'il peut se permettre de perdre. Mais c'est une direction, et elle suffit à donner son sens au travail.

L'image a pourtant sa limite, et il faut la dire. Un gland ne donne jamais qu'un chêne, alors qu'aucune personne précise, déjà dessinée, n'attend en chacun de nous. Croire le contraire reviendrait à remplacer une malédiction par une autre, mieux intentionnée, celle de la personne que l'on doit devenir. Horney voyait d'ailleurs dans la tyrannie des « il faut » le cœur même de la névrose. Ce que le gland enseigne, c'est la poussée, et non la forme.

Se défaire

L'un des plus anciens récits de métamorphose que nous possédions a près de quatre mille ans. Il vient de Sumer et raconte la descente d'Inanna, reine du ciel, chez sa sœur Ereshkigal qui règne sur le monde d'en bas. Sept portes séparent les deux royaumes. À chacune, le gardien lui retire un de ses attributs, sa couronne, ses parures, sa robe royale. Lorsqu'elle proteste, on lui répond que les lois du monde d'en bas sont parfaites et qu'elles ne se discutent pas. Elle arrive nue et courbée devant sa sœur.

Ce récit dit quelque chose que nos descriptions modernes du changement passent sous silence. Avant de devenir, il faut déposer. Et ce qu'Inanna dépose n'est pas un déguisement. Ce sont ses pouvoirs véritables, les insignes de ce qu'elle est réellement, reine, prêtresse, femme. Voilà qui complique heureusement l'idée, trop commode, selon laquelle il suffirait d'ôter un masque pour découvrir un visage.

Je pense à une femme, dirigeante reconnue, venue consulter pour une fatigue qu'aucun repos n'entamait. Son efficacité était réelle, sa fiabilité aussi, et la manière dont elle devinait les besoins de chacun avant qu'ils soient formulés faisait d'elle une collaboratrice précieuse. Rien de cela n'était faux. Tout cela s'était pourtant construit, très tôt, autour d'une conviction qu'elle n'avait jamais énoncée et selon laquelle on ne la garderait qu'à la condition d'être utile. Lorsque cette conviction a commencé à céder, elle n'a pas éprouvé de soulagement. Elle a éprouvé de la peur, et elle avait raison. Si elle cessait d'être celle qui porte tout, que lui resterait-il à offrir ?

C'est le moment le plus délicat du travail, et le plus mal compris. On imagine volontiers que les personnes s'accrochent à leurs souffrances par goût ou par habitude. Elles s'accrochent le plus souvent à ce qui les a sauvées. L'armure rouille et finit par blesser celui qui la porte, mais elle a bel et bien arrêté des coups, et celui qui hésite à la quitter n'est ni lâche ni complaisant. Il sait ce qu'elle lui a épargné. Se défaire, dans ces conditions, n'est pas se débarrasser. C'est consentir à se présenter sans ce qui, jusque-là, rendait la vie possible.

Le crochet

La suite du récit est d'une brutalité que les versions adoucies oublient. Inanna ne traverse pas le monde d'en bas. Elle y meurt. Son corps est suspendu à un crochet, et il y reste trois jours.

Je me suis longtemps demandé ce qu'il y a, au juste, après. Après que la conviction a cédé, après que l'on a compris d'où elle venait et à qui elle appartenait, après que le souvenir a perdu sa charge. Prenons la phrase la plus banale et la plus destructrice, je suis nulle. Admettons qu'elle soit levée. La personne va-t-elle pour autant se mettre à penser qu'elle est quelqu'un de bien ? On peut l'y aider, et les protocoles prévoient d'installer, à la place de la cognition négative, une cognition positive qui lui réponde. C'est utile, comme l'est un tuteur pour une jeune plante. Mais ce n'est pas la plante.

Mon hypothèse est que la métamorphose ne remplace pas un verdict par le verdict contraire. Elle met fin au procès. La personne ne reçoit pas un nouveau modèle d'elle-même, plus flatteur que l'ancien. Elle retrouve la possibilité d'agir sans en consulter aucun. Quelqu'un qui va bien ne passe pas ses journées à se répéter qu'il est quelqu'un de bien. La question a simplement cessé de se poser, et l'attention qu'elle mobilisait, enfin libre, se tourne vers le monde, vers un travail, un visage, un paysage. Entre le moment où le verdict tombe et celui où la question s'éteint, il y a cependant un temps, parfois long, où l'on sait qui l'on n'est plus sans savoir encore qui l'on est.

Marion Woodman, analyste jungienne canadienne, a consacré à ce temps un livre entier, qu'elle avait d'abord voulu intituler Chrysalide. Elle y décrit ces périodes où la vie telle qu'on la connaissait est terminée, où l'on se trouve seul, et où l'on ne peut s'appuyer ni sur l'ancienne forme ni sur une forme nouvelle qui n'existe pas encore. La biologie donne à cette image une précision troublante. Dans la chrysalide, une grande partie des tissus de la chenille se défait réellement. Tout ne se dissout pas pour autant. Des chercheurs ont montré que des papillons de nuit conservaient une aversion apprise lorsqu'ils étaient chenilles, pourvu que l'apprentissage ait eu lieu assez tard dans la vie larvaire. Quelque chose traverse donc l'informe, et l'on ne ressort pas du passage sans mémoire.

En séance, ce temps a un visage reconnaissable. Un homme me dit un jour, après des mois d'un travail qui avait manifestement porté, qu'il se sentait plus mal qu'en arrivant. Il ne souffrait plus de ce qui l'avait amené. Il ne savait plus quoi vouloir. Les ambitions qui l'avaient tenu debout pendant vingt ans lui paraissaient appartenir à un autre, et rien n'était encore venu les remplacer. Il lui semblait avoir tout perdu au moment même où il aurait dû aller mieux.

Les études qui suivent les patients séance après séance montrent que le progrès ne suit pas une ligne droite. On y observe des avancées soudaines, et parfois des aggravations passagères au milieu d'un travail qui porte. L'on aurait tort d'en conclure que toute détresse annonce un mieux. Mais cela suffit à dire qu'un patient qui vacille n'est pas nécessairement un patient qui régresse. Les heures qui suivent la mue sont celles où l'animal est le plus vulnérable, et elles sont aussi celles où il change.

Le récit sumérien ajoute un détail auquel je tiens. Inanna ne se décroche pas seule. Il faut qu'une servante fidèle s'inquiète de son absence, qu'un dieu façonne deux petits êtres avec la terre restée sous ses ongles, et que ceux-ci descendent lui porter la nourriture et l'eau de la vie. Les alchimistes, que la psychologie des profondeurs a relus avec tant d'attention, ne disaient pas autre chose lorsqu'ils insistaient sur le vase. Le plomb ne devient pas or à l'air libre. Il lui faut un contenant qui tienne pendant que la matière noircit. Je ne connais pas de meilleure définition de ce que nous appelons le cadre.

Le seuil

Il y a, dans tout passage, trois gestes que l'on confond. Il faut d'abord comprendre que l'on cherche une porte, ce qui peut prendre des années pendant lesquelles on croit seulement être fatigué, ou malchanceux, ou mal entouré. Il faut ensuite la trouver. Il faut enfin la franchir, et ce dernier geste n'a rien de commun avec les deux autres, parce que l'on ne voit pas ce qu'il y a de l'autre côté.

Ce n'est pas une figure de style. La philosophe américaine L. A. Paul a soutenu que certaines expériences échappent par nature à la décision éclairée, parce qu'elles modifient jusqu'aux préférences de celui qui les vit. On ne peut pas savoir ce que c'est que d'être parent avant de l'être, et celui qui le saura ne sera plus tout à fait celui qui se posait la question. La métamorphose psychologique appartient à cette famille. Le patient qui hésite au seuil ne manque pas de motivation. Il pressent, avec raison, qu'il ne peut pas désirer pleinement une vie que seul un autre que lui, encore à venir, sera en mesure d'aimer. La chenille n'a aucun moyen de vouloir voler.

Et pourtant on passe. L'expérience la plus constante que rapportent ceux qui ont franchi la porte tient en un paradoxe. Ils sont entrés dans l'inconnu, et c'est là qu'ils se sont reconnus. Rien de ce qu'ils découvrent ne pouvait être prévu, et rien ne leur paraît étranger. On ne peut pas anticiper qui l'on sera, mais on peut, après coup, le reconnaître, comme on reconnaît, dans une langue apprise tard, des mots que l'on a l'impression d'avoir toujours sus. Se retrouver, ici, ne veut pas dire rejoindre un modèle. Cela veut dire reconnaître pour sien ce que l'on n'avait pas prévu.

Emanuele Coccia, philosophe italien, maître de conférences à l'EHESS et auteur d'un livre intitulé Métamorphoses, a donné à ce paradoxe la formulation la plus nette que je connaisse. La chenille et le papillon, observe-t-il, n'ont ni le même corps, ni les mêmes gestes, ni le même monde, l'une rampant sur une feuille quand l'autre traverse l'air, et ils sont pourtant une seule et même vie. L'identité, dans cette perspective, ne réside ni dans une forme ni dans un caractère. Elle est ce qui passe de l'une à l'autre. Voilà pourquoi mes patients ont raison de dire qu'ils se retrouvent, alors même que leurs proches disent ne plus les reconnaître. Les uns parlent de la vie, les autres de la forme.

Une patiente me l'a dit à sa manière. Elle avait pris la parole dans une réunion où elle se taisait depuis des années, sans l'avoir prévu, sans s'y être préparée, et ce qui l'avait frappée n'était pas son audace. C'était d'avoir entendu sa propre voix et de l'avoir trouvée familière.

Le prix

Inanna remonte. Mais les lois du monde d'en bas exigent que quelqu'un prenne sa place, et des démons l'accompagnent jusqu'à la surface pour réclamer leur dû. Elle retrouve son époux installé sur son trône, vêtu de ses plus beaux habits, qui n'a pas porté son deuil. C'est lui qu'elle désigne.

On aimerait que la métamorphose ne coûte rien à personne. Ce n'est pas ce que disent les mythes et ce n'est pas ce que montre la clinique. Celui qui se transforme revient parmi des proches qui n'ont rien demandé et qui s'étaient, souvent avec amour, organisés autour de son ancienne forme. La femme qui portait tout cesse de tout porter, et il faut bien que quelqu'un s'en aperçoive. L'homme qui ne disait jamais non commence à choisir. Certains liens s'en trouvent approfondis, parce qu'ils attendaient cela depuis longtemps. D'autres ne tenaient que par la place que l'on acceptait d'occuper, et ne survivent pas à ce qu'on la quitte.

Les sociétés traditionnelles entouraient ces passages de rites, et les anthropologues qui les ont décrits y distinguent trois temps, celui de la séparation, celui de la marge où l'on n'est plus rien de défini, celui enfin du retour, où le groupe accueille l'initié dans son nouvel état. Une psychothérapie offre assez bien les deux premiers. Elle ne peut pas offrir le troisième. Personne n'attend le patient de l'autre côté. C'est sans doute heureux, car le rite ancien conduisait chacun vers la place que le groupe lui destinait, alors que le passage dont je parle mène hors des places assignées. Il revient alors à celui qui a changé, et à ceux qui l'aiment, d'inventer ensemble l'accueil qu'aucun rite ne prévoit plus.

Jung a écrit que rien n'agit plus puissamment sur les enfants que la vie que leurs parents n'ont pas vécue. L'enfant en hérite sans le savoir et s'emploie, bien souvent, à la vivre à leur place. Je crois que la phrase vaut bien au-delà de l'enfance. Beaucoup de personnes ne vivent pas leur vie. Elles vivent celle qu'un père aurait voulu avoir, celle qu'une mère s'est interdite, celle qu'un mari, un milieu, une époque attendaient d'elles. Elles s'en acquittent parfois brillamment. Elles n'existent pas en propre. La métamorphose a un prix, je ne le conteste pas. Mais passer son existence dans la vie d'un autre en a un également, plus lourd, et d'autant plus difficile à voir qu'on le règle un peu chaque jour. Il finit pourtant par se faire sentir, et c'est souvent ainsi que l'on arrive en consultation, épuisé, déprimé, avec un vide que rien, dans une vie en apparence réussie, ne suffit à expliquer.

Reste à dire à quoi l'on reconnaît qu'un passage a eu lieu, puisque la tentation est grande de se raconter transformé pour ne pas avoir à l'être. Je me méfie du mot « meilleur ». Les personnes qui sortent de ce travail ne sont pas toujours plus heureuses, au sens où on l'entend d'ordinaire, et elles sont rarement plus commodes. Elles sont plus vivantes. Ce qu'elles font, elles le font parce qu'elles le veulent et non parce qu'elles ne peuvent pas faire autrement, et c'est à cette différence entre le spontané et le contraint, bien plus qu'à un quelconque progrès, que se mesure le chemin parcouru.

La graine et la rose

Rien, dans une graine, ne ressemble à une rose. Ni la couleur, ni le parfum, ni cette manière de s'ouvrir. Il faut à la graine de l'obscurité, du temps, et la rupture de sa propre enveloppe, qui était pourtant tout ce qu'elle possédait. Personne ne songerait à dire que la rose est une graine améliorée, et personne non plus ne dirait qu'elle est autre chose que ce que la graine pouvait devenir. L'image s'arrête pourtant là où commence une vie humaine, car la graine sait quelle fleur elle porte, et nous ne le savons pas.

La métamorphose a mauvaise réputation parce qu'elle fait peur, et elle fait peur à bon droit. Chez Ovide, on est le plus souvent changé en arbre, en pierre ou en bête pour avoir déplu à un dieu, et nos langues en ont gardé la trace, qui disent de quelqu'un qu'il n'est plus le même comme on annonce une mauvaise nouvelle. Mais les mêmes traditions connaissent l'autre versant. Les Grecs désignaient d'un même mot, psyché (ψυχή), l'âme et le papillon. Les alchimistes cherchaient l'or dans le plomb, et non ailleurs. Les contes rendent leurs mains à celles qui les avaient perdues. De Sumer aux cabinets où nous recevons aujourd'hui, quelque chose se transmet, qui dit que l'on peut descendre, se défaire, demeurer un temps sans forme, et revenir autre, sans avoir cessé d'être soi.

Je ne sais pas si la vie a un sens, et je me méfie de ceux qui le savent. Je sais en revanche qu'elle mérite d'être vécue, et vécue au plus près de ce que l'on est. Je constate aussi que les personnes que j'accompagne ne viennent pas chercher le bonheur, quoi qu'elles en disent à la première séance. Elles viennent chercher leur vie, celle qui leur a été prise, ou interdite, ou simplement jamais proposée. La psychothérapie ne la leur donne pas. Elle desserre ce qui la retenait, elle tient le vase pendant que la matière se transforme, et elle fait confiance à ce qui pousse.

Reste une question. Aucun thérapeute n'y répondra à la place de celui qui se la pose, mais tout le travail consiste à lui permettre de l'entendre, puis d'y répondre, non par des mots, mais par la vie qu'il se met à mener. De quelle vie, au juste, suis-je encore la graine ?

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Le découragement