Pourquoi les chatbots thérapeutiques ne peuvent pas offrir ce dont nous avons réellement besoin
Le monde contemporain nourrit une soif profonde d’être véritablement vu par un autre être humain et c’est précisément ce que les thérapeutes artificiels ne pourront jamais offrir.
Aujourd'hui, il n'est pas rare de recourir à une IA lorsqu'on doit faire face à des troubles de santé mentale. En Europe, plusieurs études récentes montrent que les intelligences artificielles conversationnelles sont désormais utilisées bien au-delà de la simple curiosité technologique. Elles deviennent progressivement des espaces de soutien émotionnel, de verbalisation de soi et, parfois, même de substitution relationnelle, aussi bien chez les jeunes que chez les adultes.
Une enquête européenne menée en 2026 par Ipsos BVA pour la CNIL et le Groupe VYV, réalisée en France, en Allemagne, en Suède et en Irlande, révèle que près de 9 jeunes Français sur 10 ont déjà utilisé une IA conversationnelle, et qu’environ un utilisateur sur deux y évoque des sujets personnels, émotionnels ou psychologiques. Mais l’étude montre également que ce phénomène ne concerne plus uniquement les adolescents; un nombre croissant d’adultes utilisent désormais ces outils pour parler de solitude, d’anxiété, de stress professionnel, de fatigue mentale ou de difficultés relationnelles. (cnil.fr)
Les chercheurs observent notamment que certaines personnes déclarent trouver plus facile de parler à une intelligence artificielle qu’à un professionnel ou même à leurs proches. À l’échelle européenne, 51 % des jeunes interrogés disent qu’il est « facile » d’aborder des sujets psychologiques avec une IA conversationnelle. Ce chiffre est particulièrement révélateur d’un déplacement plus large : nous vivons dans des sociétés hyperconnectées où l’accès à l’information est immédiat, mais où l’accès à une véritable disponibilité humaine devient de plus en plus difficile. (reuters.com)
Chez les adultes, plusieurs études européennes commencent également à montrer une utilisation croissante des IA génératives dans des contextes de détresse psychologique ordinaire comme la surcharge mentale, l’isolement, le burn-out, les troubles anxieux, les difficultés existentielles ou le sentiment de vide relationnel. Certains utilisateurs décrivent ces outils comme des espaces où ils peuvent enfin « déposer » quelque chose, sans craindre le jugement, sans coût financier immédiat et, surtout, sans devoir attendre plusieurs semaines pour obtenir un rendez-vous. Ce phénomène survient dans un contexte de forte dégradation de la santé mentale en Europe. En France, les données de la DREES montrent une augmentation massive des hospitalisations pour troubles psychiques et gestes auto-infligés chez les adolescents et les jeunes adultes au cours des dernières années, particulièrement depuis la pandémie de Covid-19. (drees.solidarites-sante.gouv.fr)
Parallèlement, les difficultés d’accès aux soins psychologiques et psychiatriques touchent désormais toutes les générations, délais d’attente extrêmement longs, pénurie de psychiatres, saturation des structures publiques, coût des consultations en libéral, fatigue du système de santé mentale dans son ensemble. (france-assos-sante.org) Dans ce contexte, les IA conversationnelles apparaissent comme des présences immédiatement disponibles, accessibles à toute heure, gratuites ou peu coûteuses, capables de répondre instantanément et de produire une forme de validation émotionnelle permanente.
Mais cette évolution interroge. Lorsque des millions de personnes — adolescents comme adultes — commencent à se tourner vers des machines pour parler de leur souffrance, cherchons-nous encore uniquement des réponses? Où cherchons-nous surtout quelqu’un qui puisse réellement nous voir, nous entendre et supporter avec nous une partie de ce que nous traversons?
En tant que clinicien travaillant avec des jeunes, mais aussi avec des adultes, je me demande si la véritable question n’est pas de savoir si l’IA peut simuler l’empathie de manière suffisamment convaincante pour sembler ou même devenir utile. La vraie question est plutôt, qu’est-ce que notre monde a produit pour que de tels outils apparaissent aujourd’hui comme des réponses? Et si ces outils sont un symptôme, alors de quoi sont-ils le symptôme?
Pendant des décennies, les chercheurs en informatique ont tenté d’enseigner le langage aux machines en leur imposant des règles strictes de grammaire et de logique. Cela n’a pas fonctionné, car le langage humain est complexe, contextuel et profondément irrégulier. Les grands modèles de langage ont donc été conçus autrement, au lieu d’essayer de comprendre les règles, ils apprennent les relations mathématiques entre les mots. Leur développement spectaculaire a été rendu possible par l’immense quantité de textes disponibles sur Internet, des milliers de milliards de mots. Grâce à des algorithmes sophistiqués, ces systèmes peuvent prédire quel mot a le plus de chances de venir ensuite dans une phrase. C’est de la prédiction, mais aussi de l’imitation. Et, d’une certaine manière, la culture humaine fonctionne elle aussi beaucoup par imitation.
Demis Hassabis, cofondateur de Google DeepMind et prix Nobel, s’émerveille de la diversité extraordinaire de la culture humaine. Lorsqu’il survole New York, il se demande comment nous sommes passés des cavernes aux gratte-ciel. Les chercheurs en évolution culturelle décrivent généralement deux mécanismes à cette progression.
Le premier est la transmission du savoir d’une personne à une autre, souvent par imitation. Le second est l’innovation, l’émergence de réponses nouvelles issues d’une rencontre incarnée avec le monde. Et pour que la culture évolue réellement, ces deux mécanismes sont nécessaires.
Or, cette distinction résume précisément le problème des chatbots thérapeutiques. Ils peuvent imiter le langage de la thérapie et produire de manière fiable une forme de validation émotionnelle. Mais ils ne peuvent pas inventer une réponse incarnée à votre présence, une réponse née du fait d’avoir été transformés par ce qu’ils ont vu chez vous.
Prenons le silence. Un thérapeute humain ressent ce que contient un silence. Il perçoit sa tension, sa tristesse, sa peur, sa dissociation, son attente. Les modèles de langage, eux, ne sont pas modifiés par le silence. Pour eux, le silence n’est pas une donnée d’entraînement.
Depuis plus de soixante-dix ans, comme l’écrit le sociologue Nikolas Rose dans Governing the Soul (1989), la psyché humaine est devenue un objet d’exploration, de gestion et de régulation. Les politiques de santé publique ont souvent cherché des solutions psychologiques rapides aux souffrances collectives. Après la Seconde Guerre mondiale, la psychanalyse restait largement réservée aux élites, tandis que diverses formes de thérapies brèves et standardisées se développaient dans les cliniques publiques.
Aujourd’hui, la psychothérapie a un prix de marché. La valeur attribuée à une séance dépend souvent du fait qu’elle soit en ligne ou en présentiel, du quartier où exerce le thérapeute, ou encore du prestige apparent de ses diplômes. Mais quelque chose de plus profond se joue ici. Si, comme on le soutient souvent, l’efficacité thérapeutique repose principalement sur la qualité de la relation thérapeutique, alors comment attribuer une valeur économique à quelque chose d’aussi essentiel et pourtant aussi imprévisible? Quand vos amis parlent de leur thérapeute, parlent-ils surtout de techniques brillantes ? Ou disent-ils plutôt qu’ils se sont sentis compris ? Que signifie réellement être « vu » ? Pas simplement entendu. Vu.
Au cours d’une psychothérapie, une forme de connaissance émerge à travers le miroir inconscient des postures, le partage émotionnel, la capacité à imaginer le monde depuis la place de l’autre. Les émotions ne sont pas périphériques à ce processus, elles en constituent le centre même.
C’est l’un des plus anciens débats de la psychothérapie, son efficacité vient-elle principalement des compétences techniques du thérapeute ou de la qualité de la relation?
Si la thérapie fonctionne uniquement comme transmission d’informations, poser les bonnes questions, reformuler correctement, proposer les bons exercices, alors les machines finiront probablement par suffire. Mais si la relation elle-même possède un pouvoir thérapeutique, si quelque chose émerge de la rencontre humaine et ne peut être réduit à une technique, alors nous sommes dans un tout autre registre.
Nos sociétés ont désormais été optimisées pour la dépersonnalisation tout en entretenant l’illusion inverse, celle de la personnalisation. Un simple voyage se déroule aujourd’hui presque entièrement à travers des interfaces numériques, réservation du billet d’avion, scan du passeport, application de taxi, enregistrement automatique dans un logement, livraison de repas via la même application utilisée partout dans le monde. Un univers fluide, prévisible, sans friction, conçu par les entreprises technologiques.
Mais ce monde a un paradoxe, il augmente simultanément notre anonymat tout en nous donnant l’impression d’être reconnus individuellement. Or, la reconnaissance n’est pas la même chose que le fait d’être réellement témoin de l’existence de quelqu’un.
Le chercheur de Harvard University Joseph Henrich décrit les sociétés occidentales modernes, qu’il regroupe sous l’acronyme WEIRD (Western, Educated, Industrialised, Rich, Democratic), comme particulièrement individualistes et centrées sur l’accomplissement personnel. Nous avons appris à nous penser comme des individus uniques plutôt que comme des êtres profondément inscrits dans des réseaux de relations et d’appartenances.
Cette dynamique n’est pas nouvelle. Dès les années 1950, le psychanalyste et philosophe Erich Fromm observait déjà que le capitalisme poussait les individus à se transformer eux-mêmes en marchandises. Dans cette logique, la valeur personnelle dépend de la validation extérieure, de la performance et de l’image que l’on renvoie au monde. Le silence, dans une telle société, ne possède aucune valeur marchande. Aujourd’hui, les systèmes technologiques sont conçus précisément pour exploiter notre besoin de reconnaissance. Et c’est dans ce contexte culturel que les chatbots thérapeutiques deviennent si séduisants, ils sont capables de nous valider en permanence, sans friction, sans conflit, sans attente.
Ils offrent un contrôle perceptif absolu, je peux choisir comment je veux être vu, et même choisir la nature de celui qui me regarde. Mais cette validation constante soulève une autre question , combien de personnes cherchent en réalité moins de l’aide psychologique que la sensation d’exister pour quelqu’un?
Dans un futur proche, vous devrez peut-être décider si votre intelligence artificielle personnelle pourra accéder à vos comptes bancaires, à vos analyses médicales, à vos déplacements, à vos emails, à vos conversations privées ou même à des dispositifs qui enregistrent votre quotidien en permanence. La chercheuse Shoshana Zuboff compare ces entreprises à un miroir sans tain, elles voient tout de nous, alors que nous ne voyons presque rien d’elles.
Or, la rencontre clinique n’est pas un miroir à sens unique.
Au cœur de la thérapie humaine se trouve l’empathie véritable. Les modèles de langage ne ressentent pas l’équivalent d’un « sentir avec ». Ils peuvent transmettre des informations de manière dynamique et parfois très utile. Cela améliorera sans doute considérablement les outils numériques d’accompagnement psychologique. Mais ce qui inquiète profondément, c’est que les jeunes et les personnes privées des moyens financiers nécessaires pour accéder au « luxe » d’être réellement vus risquent d’être laissés seuls face à ces substituts relationnels. Même accompagnés d’un thérapeute artificiel, ils pourraient continuer à attendre qu’un autre être humain les voie enfin.
Dans ce nouveau monde, nous ne manquerons jamais d’informations. Ce qui risque de nous manquer, en revanche, c’est cette autre qualité essentielle, une présence capable de transformer mutuellement ceux qui se rencontrent.
Une présence qui laisse la sensation que quelque chose de plus grand que soi a été touché. Comme le silence, cette expérience est difficile à décrire. Peut-être faut-il l’imaginer ainsi, vous atteignez le sommet d’une montagne. Pendant quelques secondes, le vent froid frappe votre visage et vous restez sans voix. Puis l’esprit recommence à catégoriser, le ciel, l’aigle, les couleurs, les mots.
La vie humaine oscille sans cesse entre l’expérience brute et les catégories qui tentent de la décrire. Dans la rencontre thérapeutique, comme dans la vie, il existe des instants avant les mots. Les êtres humains peuvent encore nous bouleverser autant que des paysages.
Les intelligences artificielles, elles, ne restent jamais sans voix.
Article traduit et adapté: "Why chatbot therapists can’t offer what we need" by Wasseem El Sarraj, psychologist and AI researcher