Après une maladie mentale, peut-on véritablement s’épanouir?
Pendant longtemps, la santé mentale a surtout été pensée à travers la souffrance. On cherchait à réduire les symptômes, à calmer l’anxiété, à stabiliser les crises, à faire disparaître la dépression. Et bien sûr, cela reste essentiel. Lorsqu’une personne souffre, la priorité est d’abord de l’aider à retrouver un minimum de sécurité intérieure, de stabilité et d’apaisement.
Mais il existe une question que notre manière de penser la santé mentale laisse parfois de côté, que se passe-t-il après?
Peut-on véritablement retrouver une vie pleine, riche, vivante après avoir traversé une dépression, un traumatisme, des idées suicidaires ou un trouble psychique important? Ou bien la maladie mentale laisse-t-elle forcément une forme de limitation durable de notre capacité à être heureux, à aimer, à créer, à trouver du sens ou à nous sentir pleinement vivants?
La psychologie nous rappelle que l’absence de symptômes ne signifie pas nécessairement le bien-être. Ne plus être anxieux ne signifie pas automatiquement ressentir de la joie. Ne plus remplir les critères d’une dépression ne veut pas forcément dire retrouver du sens, de l’élan ou une qualité de vie satisfaisante. Autrement dit, “aller moins mal” n’est pas toujours la même chose que “aller bien”.
Pendant des années, les champs de la psychiatrie et de la psychologie se sont principalement concentrés sur des indicateurs de réduction des symptômes. Cette approche a permis d'obtenir des avancées considérables. Nous avons aujourd'hui de nombreux traitements validés scientifiquement, des thérapies efficaces pour certains troubles et des médicaments qui peuvent réellement aider certaines personnes.
Mais beaucoup de patients continuent malgré tout à vivre avec des symptômes résiduels, des rechutes ou une forme de fragilité persistante. Et surtout, cette approche oublie parfois une autre dimension pourtant essentielle, la capacité humaine à reconstruire une vie satisfaisante après la souffrance psychique.
Vous connaissez peut-être l’histoire de Kevin Hines, qui illustre cette possibilité de manière particulièrement frappante. Après des années de dépression sévère, de délires et de paranoïa, il tente de mettre fin à ses jours en sautant du Golden Gate Bridge à San Francisco. Pendant sa chute, il raconte avoir immédiatement regretté son geste. Contre toute attente, il survit. Aujourd’hui, il est devenu conférencier en prévention du suicide et parle publiquement de son parcours de reconstruction psychique.
Bien sûr, une histoire individuelle ne suffit pas à représenter toutes les trajectoires possibles. Mais elle pose une question, les troubles psychiques condamnent-ils forcément une personne à une vie diminuée?
Les chercheurs Rottenberg, J., et Kashdan, T. B. ont publié en 2022 l'étude Well-being after psychopathology: A transformational research agenda. À partir de grandes bases de données nationales américaines et canadiennes, ils ont cherché à savoir combien de personnes ayant connu une psychopathologie parvenaient, plusieurs années plus tard, non seulement à ne plus présenter de trouble diagnostiqué, mais également à atteindre un haut niveau de bien-être psychologique, à savoir, satisfaction de vie, relations positives, sentiment de sens, confiance en soi, qualité des liens humains.
Les résultats sont particulièrement intéressants. Chez les personnes ayant souffert de dépression, environ 10 % atteignaient, dix ans plus tard, un niveau de bien-être comparable au quart supérieur des personnes n’ayant jamais connu de dépression. Autrement dit, la dépression ne supprime pas la possibilité d’un futur heureux; elle réduit les probabilités, mais ne les annule pas. Les chercheurs observent des tendances similaires chez des personnes ayant connu des tentatives de suicide, des troubles anxieux ou d’autres formes de souffrance psychique. Les chiffres varient selon les troubles. Les personnes ayant souffert de troubles bipolaires présentaient des taux d’épanouissement plus faibles que ceux des personnes ayant connu une dépression ou des troubles anxieux généralisés. Mais même dans ces situations complexes, certains patients parvenaient malgré tout à reconstruire une vie stable, satisfaisante et pleine de sens.
Et peut-être est-ce justement cela qui mérite davantage d’attention, la maladie mentale n’efface pas totalement le potentiel humain.
Dans l’espace public, nous connaissons d’ailleurs tous des figures qui ont parlé ouvertement de leur souffrance psychique. Dwayne “The Rock” Johnson a évoqué ses épisodes dépressifs. Ariana Grande a parlé des conséquences psychologiques du traumatisme vécu après l’attentat de Manchester et des symptômes de stress post-traumatique qui ont suivi. Ces récits ne signifient évidemment pas que la souffrance psychique “rend plus fort” ou qu’elle serait souhaitable. Il ne s’agit pas de romantiser la maladie mentale. Certaines trajectoires restent douloureuses, chroniques ou extrêmement complexes. La souffrance psychique peut profondément désorganiser une vie, fragiliser les liens, le corps, le travail ou même l’identité de la personne.
Mais ces travaux rappellent qu'un diagnostic ne résume jamais entièrement le devenir d’une personne. En clinique, cette question est essentielle. Car beaucoup de personnes souffrant psychiquement finissent par développer une vision extrêmement pessimiste de leur avenir. Certaines pensent qu’elles seront “cassées” pour toujours. D’autres s’imaginent condamnées à simplement survivre, à gérer leurs symptômes toute leur vie sans jamais pouvoir retrouver une véritable qualité de vie.
Or les données montrent une réalité plus nuancée. Le rétablissement psychique ne consiste pas uniquement à faire disparaître des symptômes. Il peut aussi inclure la reconstruction d’un rapport à soi, aux autres, au corps, au désir, au sens ou à la capacité d’habiter sa propre existence autrement.
Pour certaines personnes, cela passera par la recherche d’une relation intime sécurisante. Pour d’autres, par la possibilité de reprendre le travail, de retrouver une créativité perdue, de renouer avec leur famille, de participer à la vie sociale ou simplement de ressentir à nouveau une forme de paix intérieure.
Et peut-être que nos modèles de soins gagneraient parfois à poser une autre question, pas seulement “comment réduire la souffrance ?” mais aussi “qu’est-ce qui pourrait permettre à cette personne de retrouver une vie profondément vivable et parfois même épanouissante?” Parce qu’en santé mentale, survivre n’est pas toujours la seule issue possible. Certaines personnes, malgré ce qu’elles ont traversé, parviennent aussi à se reconstruire, à grandir et parfois à véritablement revivre.