La projection, cet angle mort des relations (et du leadership)
Du transfert clinique aux dynamiques d'équipe, comment apprendre à distinguer ce qui nous appartient de ce qui revient à l'autre.
Il y a un mot que j'entends revenir régulièrement dans mon cabinet, sous des formes à peine différentes, et qui a fini par m'intriguer autant qu'il intrigue mes patients, la projection. Le mot est partout, popularisé au point d'être devenu un réflexe de conversation de dîner, et c'est bien le problème. Il est devenu un label fourre-tout, invoqué pour expliquer à peu près tout ce qu'on ressent d'excessif pour autrui, au point de ne plus rien préciser du tout. Qu'est-ce qu'on y met, dans ce mot? Qu'est-ce qu'on projette exactement? un défaut refusé, une qualité inhabitée, autre chose encore ? Comment ce mécanisme opère-t-il? Et surtout, que faire du fait, gênant pour toute théorie trop nette, que l'autre peut très bien posséder réellement ce qu'on croit projeter sur lui? C'est cette dernière question, la coexistence possible entre la réalité de l'autre et notre propre matière psychique, qui traverse tout cet article plus qu'aucune autre.
Avant d'y répondre, quelques scènes, à peine reformulées, telles qu'elles reviennent dans l'écoute clinique et que chacun a sans doute déjà traversées sous une forme ou une autre.
Il y a celle qui est certaine, les premiers mois, d'avoir rencontré quelqu'un d'exceptionnel. Puis vient la découverte, presque offensante, que cet homme oublie de recharger son téléphone, s'agace pour des broutilles. Elle ne lui en veut pas de ces défauts. Elle lui en veut d'avoir cessé, sans le vouloir, d'être ce qu'elle avait cru voir.
Il y a celui qui entre dans un cabinet de conseil et rencontre son nouveau directeur. Il ne sait presque rien de lui, et pourtant il ressort habité d'une certitude : cet homme détient une autorité qu'il ne pourra jamais atteindre. Ce n'est pas de l'admiration raisonnée. C'est plus proche d'une reddition.
Il y a, à l'inverse, cette irritation disproportionnée pour une collègue qu'on connaît à peine, une manière de parler, de s'asseoir, qui produit un agacement hors de proportion avec ce qu'elle a réellement fait. On se surprend à en parler le soir, à ruminer une phrase anodine.
Et il y a la fascination pour un inconnu, un auteur, une figure publique jamais rencontrée, à qui l'on prête une profondeur, une clairvoyance qui tiennent davantage du besoin que de la connaissance.
Ce que ces scènes ont en commun n'est pas la nature de l'émotion — amour, soumission, colère, fascination — mais sa disproportion. Dans chacune, quelque chose déborde ce que la situation, prise objectivement, pourrait justifier. C'est ce débordement qu'il faut maintenant comprendre.
Ce que Jung a réellement voulu dire
Le terme vient de la psychanalyse, mais il change de nature selon qu'on le prend chez Freud ou chez Jung, et cette différence n'est pas un détail d'école, elle détermine tout ce qui suit.
Chez Freud, la projection est un mécanisme de défense circonscrit. Une pulsion, un affect jugé inacceptable par le moi ne peut être reconnu comme sien; il est expulsé, attribué à l'extérieur, à quelqu'un d'autre. On refuse un désir, une agressivité, une envie et on les voit, avec un soulagement inconscient, se loger dans l'autre plutôt qu'en soi.
Jung reprend ce mécanisme mais l'élargit considérablement, jusqu'à en faire un phénomène structurel de la vie psychique plutôt qu'une simple défense contre l'inacceptable. Pour lui, la projection est une transposition involontaire de contenus intérieurs vers un objet extérieur; on voit dans l'autre quelque chose qui n'y est pas, ou très peu, parce que ce contenu n'a pas encore trouvé, en nous, assez de conscience et d'incarnation pour être reconnu comme nôtre. Et surtout, c'est ici que la vulgarisation trahit le plus systématiquement sa pensée, ce qui est projeté n'est pas nécessairement mauvais. On projette l'ombre, ce qu'on refuse de voir de sombre en soi, mais on projette tout autant ce que les jungiens appellent parfois l'or: nos potentialités les plus lumineuses, notre créativité inhabitée, notre autorité non assumée. La fascination pour un mentor, l'idéalisation amoureuse, l'éblouissement devant un inconnu, ce sont, la plupart du temps, des projections d'or plutôt que d'ombre. On y dépose ce qu'on n'a pas encore appris à habiter en soi, pas seulement ce qu'on refuse d'y voir.
Jung a par ailleurs vu, dans le mécanisme de projection, l'un des ressorts du transfert en cure, à un moment de son œuvre, il ira jusqu'à écrire que le transfert n'est rien d'autre qu'une projection de contenus inconscients. La formule est frappante, mais elle ne doit pas être prise pour sa position définitive sur la question. Jung complexifiera considérablement sa compréhension du transfert par la suite, l'articulant à des dynamiques archétypales qui dépassent la seule projection. Ce qu'il faut en retenir, c'est que la projection joue un rôle central dans ce qui se noue entre patient et thérapeute, le patient dépose sur le praticien une autorité, une bienveillance ou une menace que rien, dans la relation réelle, ne justifie encore et c'est cette disproportion même qui devient, en séance, une matière de travail.
Une intuition plus ancienne que la psychanalyse
Un siècle avant que Jung ne formule ce mécanisme en clinicien, une intuition qui lui est antérieure présente avec elle une étonnante proximité sans qu'il faille pour autant y voir une filiation directe, seulement une parenté de structure. Dans L'essence du christianisme (1841), Ludwig Feuerbach soutient que Dieu n'est rien d'autre que l'essence humaine, projetée à l'extérieur et portée à l'infini. La bonté, la sagesse, la toute-puissance qu'on attribue au divin ne sont que nos propres qualités, idéalisées puis extraites de nous-mêmes et déposées dans une figure qu'on peut ensuite adorer sans avoir à les incarner. Le geste a un coût, insiste Feuerbach, plus on enrichit cette figure extérieure, plus on s'appauvrit soi-même. On admire ailleurs une bonté qu'on cesse de cultiver en soi.
C'est très exactement la structure qu'on retrouve, à échelle individuelle, dans l'idéalisation amoureuse ou la soumission à une figure d'autorité; on charge l'autre de porter une qualité — la clairvoyance, la bonté, le pouvoir — et on s'allège d'autant du poids de la développer soi-même. Le philosophe décrivait le ressort de toute religion; le clinicien y reconnaîtra celui de toute relation surinvestie. Les deux décrivent le même geste, on se sépare d'une part de soi pour pouvoir, ensuite, la vénérer ailleurs.
Ce que la science peut confirmer et ce qu'elle ne confirme pas
C'est ici que la rigueur s'impose, parce que le mot « projection » recouvre en réalité deux phénomènes très différents, et que la science ne les soutient pas de la même manière.
Le premier est solidement établi: il s'agit de l'effet de faux consensus, une tendance large et bien documentée à croire que les autres partagent nos traits, nos opinions, nos goûts, davantage que la réalité ne le justifie. Ce n'est pas, au sens clinique du terme, une projection, aucun refoulement n'y est nécessaire, et le biais s'applique aussi bien à nos qualités qu'à nos défauts. Mais il présente une structure comparable, dans les deux cas, le sujet utilise son propre fonctionnement comme référence pour interpréter celui d'autrui. L'analogie éclaire sans confondre.
Le second phénomène, celui qui correspond au sens clinique classique, je refuse un trait indésirable en moi et je le vois, à sa place, chez l'autre, est beaucoup plus fragile empiriquement qu'on ne le pense. Le psychologue Roy Baumeister, avec ses collègues, a publié en 1998 une synthèse de référence sur l'ensemble des mécanismes de défense freudiens; leur conclusion, concernant spécifiquement la projection défensive, est que l'idée selon laquelle on projetterait ses propres mauvais traits sur autrui pour se dédouaner de les posséder n'est pas tout à fait soutenue par les données. Ce constat n'invalide pas l'intuition clinique — il oblige à la reformuler plus honnêtement.
Le même Baumeister, avec d'autres collègues, avait proposé un an plus tôt une reformulation qui reste, à ce jour, l'hypothèse la plus convaincante du phénomène. Plutôt qu'un refoulement actif d'une pulsion, il s'agirait d'un effet de suppression cognitive, c'est à dire, tenter d'écarter activement de sa conscience la pensée qu'on pourrait posséder un trait indésirable rendrait, paradoxalement, ce trait plus accessible à l'esprit, au point qu'on finirait par s'en servir, sans le vouloir, pour interpréter le comportement d'autrui. Ce n'est là qu'une hypothèse expérimentale, appuyée par un nombre encore limité d'études, et elle ne prétend expliquer qu'une partie du phénomène mais elle a le mérite de proposer un mécanisme observable plutôt qu'un postulat invérifiable; la projection, dans cette version, ne serait pas une évacuation magique d'un contenu indésirable, mais une conséquence assez prévisible de la lutte qu'on mène contre sa propre pensée.
Il faut enfin distinguer deux biais cousins, souvent confondus avec la projection, mais qui décrivent autre chose. L'un explique pourquoi on interprète le comportement d'autrui par sa personnalité alors qu'on explique le sien propre par les circonstances, ce n'est pas de la projection, c'est une asymétrie d'attribution. L'autre explique pourquoi, une fois qu'une projection est posée, elle a tendance à s'auto-entretenir, on cesse de remarquer ce qui la contredit et on ne retient que ce qui semble la confirmer. Ce n'est pas ce qui crée la projection, mais c'est souvent ce qui la fait durer bien au-delà de sa raison d'être.
La limite du réductionnisme
Il existe une formule qu'on entend partout, présentée comme une évidence psychologique définitive: ce que tu détestes chez l'autre, c'est ce que tu refuses de voir en toi. Cette formule a un usage réel, elle invite à une salutaire humilité, elle empêche de se croire pur juge d'autrui. Mais poussée jusqu'au bout, elle devient une esquive intellectuelle, presque une malhonnêteté déguisée en sagesse et elle a surtout un coût qu'on mesure rarement, celui de la honte qu'elle induit chez celui qui exprime une émotion forte. Se faire répondre « c'est toi qui projettes » n'est pas une invalidation ordinaire du ressenti, c'est une invalidation redoublée d'une accusation, non seulement ce que je ressens ne dirait rien de la situation, mais il révélerait un défaut caché en moi. Les travaux sur l'invalidation émotionnelle montrent que ce type de disqualification répétée du vécu produit précisément cela, de la honte, une difficulté croissante à reconnaître ses propres émotions comme légitimes, et une tendance à les taire plutôt qu'à les traiter. Cette émotion tue n'est pas pour autant éteinte, la recherche sur la suppression émotionnelle montre qu'elle ne disparaît pas, elle cesse seulement d'être exprimée, tout en restant coûteuse pour celui qui la retient, ce qui est, cliniquement, plus préoccupant qu'un simple silence.
Il ne faut oublier que des personnes malveillantes, cela existe. Des comportements toxiques, manipulateurs, dangereux, cela existe aussi, indépendamment de ce que nous projetons sur eux. Réduire systématiquement notre jugement d'autrui à notre propre matière inconsciente revient à s'interdire de nommer ce qui, chez l'autre, est objectivement là, et, plus grave encore, cela peut désarmer une personne au moment précis où elle aurait besoin de poser une limite légitime. « C'est peut-être toi qui projettes » est devenu, dans certains contextes, un outil de disqualification du ressenti d'autrui, y compris dans des situations d'emprise où c'est précisément ce que la personne malveillante cherche à faire croire.
La vraie question clinique n'est donc jamais « est-ce que je projette, oui ou non », comme s'il s'agissait d'un interrupteur. C'est une triple différenciation, plus lente et plus honnête, c'est à dire, qu'est-ce qui appartient réellement à l'autre — ses actes, son caractère, ce qu'il a effectivement montré? Qu'est-ce qui m'appartient — mon histoire, mes blessures, mes attentes? Et qu'est-ce que mon psychisme a ajouté à la réalité de l'autre, une intensité, une signification qu'aucun fait ne vient soutenir? Ces trois questions coexistent presque toujours, et c'est là, je pense, le cœur de ce qu'il faut comprendre de la projection; la personne peut être réellement autoritaire et recevoir en plus une projection d'autorité paternelle qui amplifie l'effet qu'elle produit sur nous. La réalité de l'autre et notre propre histoire ne s'excluent pas, elles se superposent, presque toujours.
Ce mécanisme ne se limite d'ailleurs pas à l'individu. René Girard a décrit, à l'échelle du groupe, un phénomène structurellement apparenté. On parle du mécanisme de bouc émissaire, par lequel une communauté désigne un membre pour porter, à son insu, ce que le groupe entier refuse de regarder en lui-même — sa violence, sa division, ses tensions internes. On retrouve ce schéma presque tel quel dans les organisations, une équipe en difficulté finit souvent par désigner, sans le nommer explicitement, un individu jugé « difficile », « toxique », « le problème », alors que cette personne porte, bien plus souvent qu'on ne le croit, une tension que le système entier produit et refuse de reconnaître comme sienne. Là encore, la nuance compte, que quelqu'un serve de réceptacle collectif à une tension systémique n'efface pas la possibilité que cette même personne pose, en plus, un problème réel. Le travail du clinicien ou du manager lucide consiste précisément à ne pas confondre les deux.
L'intensité comme instrument de travail
C'est là, dans cette zone où la lucidité clinique et la vigilance intellectuelle doivent coexister, que l'idée de projection cesse d'être une théorie pour devenir un outil de travail, celui que j'utilise, en pratique, avec une prudence méthodique plutôt qu'une conviction absolue.
Le marqueur n'est jamais « je ressens quelque chose de fort pour cette personne ». C'est la disproportion elle-même, une haine, une colère, un amour, une fascination dont l'intensité excède manifestement ce que la situation, prise objectivement, pourrait expliquer. Cette disproportion n'est pas un défaut à corriger immédiatement, c'est une information. Elle signale qu'il y a, dans cette charge affective, davantage d'énergie psychique constellée que la situation seule n'en justifie, et que cette part excédentaire mérite d'être explorée avant d'être agie ou jugée.
En clinique, comme j'en ai parlé au début de cet article, cela se traduit souvent par des scènes très communes. Un patient dont la colère contre un supérieur hiérarchique dépasse largement ce que celui-ci a réellement fait, et où le travail consiste à distinguer ce qui, dans cette figure, réactive une autorité parentale jamais confrontée. Une personne incapable de se détacher, des mois après une rupture, non pas tant de l'autre en tant que personne que de ce que cette personne en était venue à porter, une vitalité, une valeur, une part d'elle-même qu'elle n'avait pas encore appris à habiter seule. Dans les deux cas, le travail n'est pas de convaincre la personne que son ressenti est faux. C'est de l'aider à séparer ce qui, dans l'intensité, vient de la situation présente, et ce qui vient d'ailleurs, c'est à dire d'une histoire plus ancienne, d'un manque plus profond, d'une part de soi encore en attente de reconnaissance.
C'est cela, plus qu'une formule, que Jung visait en faisant du transfert un terrain d'observation privilégié de la projection, la relation thérapeutique elle-même devient un lieu où ce mécanisme se donne à voir en direct, sans qu'il soit nécessaire de convoquer un souvenir lointain pour l'y trouver.
Vers le retrait
Reconnaître une projection n'est pourtant pas la même chose que la reprendre. Ce n'est pas non plus désavouer notre perception de l'autre; c'est apprendre à récupérer notre part sans nier la sienne. Savoir qu'on a déposé dans l'autre une part de soi — bonne ou mauvaise, ombre ou or — ne suffit pas à faire cesser l'attachement, l'intensité, la fascination ou le ressentiment qu'elle produit. Il reste, entre le constat et le changement, tout un travail dont on n'a fait ici qu'entrevoir la nécessité: comment reprend-on ce qu'on avait placé ailleurs? Comment tolère-t-on la déception, parfois considérable, de découvrir qu'une personne réelle ne pouvait pas porter ce qu'on avait déposé en elle? Et que devient une relation, amoureuse, professionnelle, thérapeutique, une fois que ce poids lui est retiré?
Il n'existe pas de réponse qui puisse être taillée pour tous. Ce que l'expérience clinique enseigne, plus sûrement qu'aucune théorie, c'est que chacun reprend ce qui lui appartient avec ses propres moyens, à son propre rythme. Il ne s'agit pas de réécrire une histoire unique, mais de reconnaître qu'il y a autant de chemins pour reprendre sa part qu'il y a de personnes qui s'y engagent.