Votre colère a quelque chose à vous dire.
Ce que cette émotion mal-aimée révèle de vos besoins.
Combien de fois par jour vous mettez-vous en colère?
La plupart des gens répondent rarement, presque jamais, et se trompent. Non pas qu'ils mentent, mais parce qu'ils comptent mal, ils comptent les éclats, les portes claquées, les voix montées d'un cran, et concluent que, puisqu'ils crient peu, ils s'emportent peu. Or, on se met en colère bien plus souvent qu'on ne le croit, plusieurs fois par semaine et, pour beaucoup, plusieurs fois par jour, sans presque jamais élever la voix. Une réunion où l'on vous coupe, un message du supérieur qui tombe une fois la journée finie et qui exige une chose de plus, la file qui n'avance pas, l'ami dont le retard est devenu une signature, autant de colères réelles, éprouvées dans le corps avant même d'avoir un nom, cette chaleur qui monte au visage, la mâchoire qui se serre, le cœur qui accélère, cette sensation particulière de voir rouge. Nous les traversons sans les compter parce que nous réservons le mot colère à ses formes spectaculaires, et que nous prenons le silence pour du calme. C'est la première chose qu'il faut défaire si l'on veut comprendre cette émotion, car on ne peut rien comprendre à ce qu'on croit ne jamais éprouver.
On croit le savoir. Demandez à quelqu'un ce qu'est une émotion et il commencera par une liste — la joie, la tristesse, la peur, la colère —, comptant sur vous pour saisir l'idée générale. Pour l'usage courant, cela suffit. Mais la définition se dérobe dès qu'on la serre. Les théoriciens eux-mêmes ne s'accordent pas, et beaucoup finissent par contourner la question plutôt que d'y répondre. Trois traits, cependant, tiennent bon. Une émotion a une tonalité, elle se ressent comme agréable ou pénible, jamais tout à fait indifférente, même si les théoriciens débattent de savoir si cette tonalité se laisse toujours ranger dans la case du positif ou du négatif, tant certaines émotions les mêlent. Elle est intentionnelle, autrement dit, elle porte toujours sur quelque chose — on est en colère à propos d'un fait, contre une personne, pour une raison, alors qu'une humeur, elle, ne se dirige vers rien de précis et flotte au-dessus de la journée entière. Et elle s'éprouve, elle a un retentissement dans le corps qui la vit, la chaleur, la tension, le souffle court, quand bien même celui qu'elle traverse ne saurait pas toujours la nommer ni même reconnaître qu'elle est là. La colère réunit les trois. Elle est donc une émotion à part entière, désagréable à éprouver, certes, mais ce désagrément ne la condamne pas; elle n'est en elle-même ni vertu ni vice, pas plus coupable d'exister que la peur ou le chagrin.
D'où vient alors qu'elle traîne une aussi mauvaise réputation, qu'on la range d'emblée du côté des passions honteuses, de celles qu'un être civilisé devrait avoir domptées ? De trois confusions qu'il vaut la peine de défaire une à une.
La première confond la colère avec l'agressivité. Quand on dit à quelqu'un qu'on étudie la colère, il répond souvent qu'il ne se met jamais en colère. Ce qu'il veut dire, c'est qu'il ne devient jamais agressif, c'est-à-dire qu'il ne crie pas, ne frappe pas et ne se comporte pas de façon hostile. Mais la colère est un ressenti, et l'agressivité un comportement. On peut être furieux et ne rien faire d'hostile, se taire, respirer, pleurer, la détourner de mille manières qui ne blessent personne, à condition de ne pas la ruminer, car la rumination, ce ressassement qui tourne et retourne l'offense, n'est justement pas une de ces manières inoffensives mais le foyer où la braise se ranime. C'est précisément parce que la colère se vit le plus souvent sans éclat que nous sous-estimons à ce point sa fréquence, la confondant, cette émotion constante et discrète, avec sa forme spectaculaire et bruyante, qui est l'exception.
La deuxième confusion écrase toute l'échelle de la colère à son seul extrême. Car il y a une gradation, et chaque degré a sa physionomie propre. Tout en bas, l'agacement, cette contrariété brève et sans profondeur que déclenche une gêne matérielle, un bruit, une lenteur, un objet qui résiste; il affleure et se dissipe presque aussitôt, sans laisser de trace. Un cran au-dessus, l'irritation, qui dure davantage et cherche des causes, ce sentiment mineur, presque comique, que tout est susceptible d'attiser, le téléphone qui sonne en plein concert, celui qui marche trop lentement devant nous ou l'autre qui conduit trop vite. L'irritation est la petite sœur inadéquate de la colère, une émotion qui part en quête de motifs et finit toujours par en trouver, dépourvue du sérieux et de la noblesse que sa grande sœur peut revendiquer; on ne commet pas de crimes d'irritation. Vient ensuite l'énervement, où le corps entre en jeu, la tension qui monte, la voix qui se charge, l'agitation qui gagne, sans qu'un objet précis se soit encore imposé. Puis la colère proprement dite, qui, elle, a un objet et une raison, une offense identifiée, un tort qu'on pourrait nommer, c'est l'émotion pleine, dirigée, celle qui sait contre qui et pourquoi elle s'élève. Et tout en haut, la rage, la fureur, où quelque chose déborde et prend possession de nous.
C'est là, entre la colère et la rage, que passe la vraie ligne de partage, et il faut voir qu'elle n'est pas qu'une affaire de degré. Tant qu'on est en colère, si vive soit-elle, on garde la main; on demeure le sujet de son émotion, on peut encore choisir de se taire, de différer, de peser ses mots, de décider ce qu'on en fera. La colère, même brûlante, laisse intacte cette mince distance entre ce qu'on ressent et ce qu'on fait, cet interstice où loge la liberté. Dans la rage et la fureur, cet interstice s'est refermé. La maîtrise a sauté, et ce n'est plus tout à fait soi qui agit mais quelque chose d'autre en soi qui a pris les commandes, une force qui se sert de nos mains et de notre voix sans plus nous consulter. On ne dit plus j'ai décidé mais ça m'a pris, et le changement de grammaire dit tout, le sujet a cessé d'être l'auteur de ses actes pour n'en être plus que le théâtre. C'est pourquoi ceux qui en reviennent parlent presque toujours dans les mêmes termes : ils ne se reconnaissaient plus. « On aurait dit une bête », disent-ils. Ils ne savaient plus ce qu'ils faisaient, aveu littéral, car ce sont bien la connaissance et la volonté, qui font de nous l'auteur de nos gestes, qui se sont absentées. Là, seulement le danger devient réel, pour les autres, que le passage à l'acte menace, et pour soi, qui ne se possède plus. Achille, dont Homère chante dès le premier vers de l'Iliade la colère funeste, en offre le modèle. Le roi Agamemnon, qui commande les armées grecques devant Troie, lui a pris la captive qui lui revenait de droit, l'humiliant devant tous; le héros se retire alors sous sa tente et laisse les siens mourir au combat, tant sa rancune le dévore. Il avoue lui-même que son cœur se gonfle de fureur chaque fois qu'il songe à l'outrage subi, au point de ne plus pouvoir la révoquer. La rage devient alors maîtresse au lieu de servante, et c'est à ce moment seulement que le danger devient réel, pour les autres, le passage à l'acte menaçant, et pour soi, qui ne se possède plus. Or, c'est cet extrême que nous avons en tête quand nous condamnons la colère, comme si nous jugeions tout le spectre à l'aune de son point le plus incandescent.
La troisième confusion est moins une erreur de définition qu'un partage inégal des permissions. De toutes les émotions, la colère est peut-être la seule dont l'expression soit à ce point genrée. Non le ressenti, car rien n'empêche une femme d'éprouver la colère aussi vive et aussi souvent qu'un homme, et les études confirment que les deux sexes la ressentent au même rythme. Ce qui diffère, c'est le droit de la montrer. Chez l'homme, on la tolère et souvent on la valorise, on y lit une marque de caractère, d'autorité, une virilité qui s'affirme. Chez la femme, on la pardonne mal, on la suspecte, on la requalifie aussitôt en défaut de tempérament, quand ce n'est pas en hystérie. Des travaux l'ont montré avec une précision presque cruelle en filmant de faux entretiens d'embauche où seul le sexe du candidat changeait, la situation et l'emportement restant identiques. La même colère faisait juger l'homme plus compétent et la femme moins; et surtout, on attribuait la colère de l'homme aux circonstances, celle de la femme à sa personnalité. Lui avait une raison, elle avait un tempérament. Lui était la victime d'une situation injuste, elle était quelqu'un qui avait perdu le contrôle. Cet apprentissage commence tôt, dès l'enfance, où l'on enseigne aux filles à ravaler ce qu'on autorise les garçons à faire éclater, et il coûte cher, car il prive une moitié de l'humanité d'un signal que l'autre a le droit d'écouter. C'est ce qu'avait compris Audre Lorde lorsque, réfléchissant à la colère des femmes devant l'injustice, elle disait avoir cherché à apprendre l'usage de sa colère autant que ses limites, formule qui suppose qu'on ait d'abord le droit de la ressentir sans honte.
Écouter la colère plutôt que la faire taire. C'est ici que tout se joue, et c'est ici que commence le travail clinique, car la colère, entendue comme il faut, dit quelque chose de vrai.
Elle naît d'un écart, l'écart entre un besoin et sa satisfaction. Il faut ici se garder d'un raccourci. Le nourrisson qui hurle parce qu'il a faim ou parce qu'il est mouillé n'éprouve pas encore de la colère au sens propre; il éprouve une détresse indifférenciée, un débordement de tension que rien en lui ne distingue encore. Les travaux sur le développement affectif s'accordent à penser que le bébé naît avec cet état de détresse global, et que les émotions se séparent peu à peu les unes des autres au fil des premiers mois; la colère à proprement parler, avec sa mimique reconnaissable et son déclencheur propre, celui de l'entrave, quand on empêche l'enfant d'atteindre ce qu'il veut, n'apparaît qu'un peu plus tard, quelque part entre le deuxième et le sixième mois selon les études. Le cri du tout premier âge n'est donc pas de la colère, mais il en est peut-être la matrice. C'est l'hypothèse que Freud avait avancée en spéculant sur cette expérience inaugurale, celle du petit être accablé d'une tension qu'il ne peut soulager seul et qui crie, appelant par ce cri l'attention de celui qui le secourra. L'impuissance première de l'être humain, en tirait-il l'inférence, est la source de tous les motifs moraux. Nous crions notre protestation avant même de savoir parler, et lorsque plus tard la colère se différencie, elle hérite peut-être de ce premier cri sa fonction d'appel. L'adulte, en tout cas, n'échappe pas à cette origine. Un affront, une humiliation, un rejet, une promesse trahie nous remettent en contact avec cette couche archaïque d'impuissance, et la colère est la manière dont nous tentons de la supporter. Encore faut-il préciser ce qui, dans le besoin, la déclenche. Ce n'est pas le manque seul, car le manque nu produit plutôt la tristesse ou l'angoisse, la plainte de celui qui pleure ce dont il est privé. La colère, elle, suppose un obstacle, une volonté contrariée, un but que quelque chose ou quelqu'un vient barrer; elle naît moins du besoin insatisfait que du besoin entravé, et c'est cette entrave qui la distingue de la simple détresse. Elle est, à sa racine, la protestation d'une force qui se heurte à ce qui lui résiste, le cri d'un besoin qui non seulement réclame mais s'éprouve empêché.
Tout dépend alors de savoir si ce cri obtient une réponse. Lorsque la colère du tout-petit trouve une oreille et un remède, elle l'aide à apprendre à quoi elle sert, elle soutient l'équilibre naissant du moi, elle devient une fonction claire tournée vers la vie. Mais lorsque le cri reste sans réponse, son objet se brouille peu à peu, et à sa place s'installent la confusion et le désespoir; l'individu demeure alors dans une incertitude durable quant à sa colère et à ce qu'elle vise. La colère non entendue devient diffuse, incontrôlée, elle prend le pouvoir précisément parce qu'elle n'a jamais su ce qu'elle demandait. J'ai reçu des hommes dont la rage semblait une possession, un démon sans visage sur lequel ils n'avaient nulle prise, incapables de dire ce qui les mettait dans cet état et l'on comprenait, à mesure, qu'ils n'avaient jamais trouvé, très tôt, l'oreille qui aurait donné à leur colère une adresse. Une bonne part du soin consiste à distinguer la colère qui a trouvé son destinataire de celle qui le cherche encore.
À cette histoire précoce s'ajoute un apprentissage, et c'est ici que revient, mieux fondée, la différence entre les sexes. Rien de biologique là-dedans, tout de social. Dès l'enfance, on n'accompagne pas de la même façon les émotions des filles et celles des garçons; les recherches montrent que les parents nomment et élaborent plus volontiers la peur et la tristesse avec leurs filles qu'avec leurs fils, de sorte que les garçons ont moins d'occasions d'apprendre à reconnaître et à dire leurs états vulnérables. En regard, la colère, chez eux, est tolérée, parfois encouragée, tenue pour compatible avec la force qu'on attend d'un homme. L'enfant observe aussi comment son père traite ce qui le déborde, et il hérite du même répertoire. Peu à peu s'installe une économie où la colère devient l'émotion refuge, celle vers laquelle toutes les autres se déversent. Car elle a un avantage singulier, elle permet de rester debout et couvert. On peut être en colère sans se montrer vulnérable, tandis que dire sa peur, sa tristesse, sa honte, c'est s'exposer. La clinique le vérifie sans cesse, la colère est souvent une émotion de surface qui en recouvre une autre, plus nue et plus difficile à avouer; l'homme qui rentre le soir raconte plus aisément ce qui l'a mis en rage que ce qui l'a laissé triste, inquiet ou perdu. Cela ne veut pas dire que toute colère masque autre chose, celle qui signale un tort réel demeure première et pleine. Mais lorsqu'elle devient l'unique langue d'un sujet, elle cesse d'informer sur un besoin pour servir de rempart contre l'aveu de tout besoin, et le travail consiste alors à remonter sous la colère jusqu'à ce qu'elle protège.
Comment, dès lors, remonter du signal au besoin qu'il signale? En posant à sa colère trois questions, que les approches cognitives de l'émotion ont dégagées et dont on a fait un outil clinique efficace. La première est de savoir si l'on devrait être en colère c’est à dire savoir si le tort est réel, l'offense avérée, ou si l'on a mal interprété, exagéré, monté en épingle un incident sans gravité. On découvre parfois, à cet examen, que la colère n'était pas justifiée; parfois qu'elle l'est absolument, et l'on y voit alors plus clair sur ce qu'il conviendrait de faire. La seconde question est de savoir ce que la colère dit de la situation. Souvent la colère de surface en masque une autre, plus profonde; l'irritation contre les embouteillages du matin, à y regarder de près, tient moins au trafic qu'à l'angoisse d'une journée décisive que l'on ne peut affronter de face. On ne change pas la circulation, mais on peut s'occuper de l'anxiété qu'elle recouvre. La troisième question, la plus riche pour qui veut se connaître, est de savoir ce que la colère dit de soi. Le retard répété d'un proche m'exaspère, mais pourquoi? Si c'est parce que j'y lis un manque d'égard, ma colère témoigne d'un besoin d'estime et de respect. Si c'est parce que ce retard me met moi-même en difficulté, elle parle d'un tout autre besoin, celui de tenir mes propres obligations. Même déclencheur, même émotion, deux besoins distincts, et donc deux chemins différents pour y répondre. C'est par cette porte que l'on accède aux besoins jamais formulés, à ceux que le sujet n'a pas compris, encore moins dits, et que sa colère désigne pourtant du doigt.
Il arrive que l'offense ne vienne pas d'un autre mais de soi. La colère contre soi-même mérite d'être distinguée de deux émotions voisines avec lesquelles on la confond, la honte et la culpabilité. La culpabilité vise l'acte, elle porte sur ce que j'ai fait; la honte vise le moi tout entier, elle me déclare mauvais dans mon être; la colère contre soi, elle, vise une partie de soi tenue pour offensante, une part que le sujet traite comme un autre à qui l'on peut reprocher quelque chose. Platon en donne l'image dans la République, avec ce Léontios qui, cédant malgré lui au désir morbide de regarder des cadavres, s'emporte contre ses propres yeux, comme si une guerre civile se livrait en lui, l'esprit s'alliant à la raison contre l'appétit. Cette colère-là, contrairement à la honte qui déprime et rapetisse, est la plus mobilisatrice des trois, car elle porte la confiance qu'on peut changer ce qui doit l'être, et qu'en s'en prenant à une part de soi seulement, on ne se condamne pas tout entier. Il m'est arrivé, en séance, de voir tout le bénéfice qu'il y avait à convertir une honte paralysante, je suis ainsi, rien n'y fera, en une colère de soi qui sépare la personne du comportement qu'elle réprouve et lui rend le pouvoir d'agir.
Si la colère plonge de telles racines dans le besoin et l'impuissance, on comprend qu'elle a aussi partie liée avec ce que nous tenons pour précieux. Aristote la définissait comme un désir, accompagné de peine, de revanche apparente pour une offense apparente, et il ajoutait qu'elle se déclenche à l'insulte. Or, l'insulte est une atteinte à la valeur; on est insulté quand le traitement reçu est inférieur à celui que notre valeur appelle. La colère est ainsi arrimée à l'honneur, elle est le nom de la dignité qui refuse d'être rabaissée. C'est ce que la tradition grecque appelait le thumos, cette part médiane de l'âme où logent l'affirmation de soi et le désir de reconnaissance, et dont la fonction la plus haute est de tourner la colère contre notre propre penchant au relâchement, de sorte qu'elle puisse s'allier à la raison au lieu de la combattre. Achille, fût-il terrible, n'est grand que parce que sa colère est à la mesure de sa valeur bafouée. Entre son monde et le nôtre, il est vrai, le ressort a changé de nature. La colère du héros défendait un honneur de rang, une préséance aristocratique, la place que le guerrier estimait lui revenir parmi ses pairs; celle qui monte aujourd'hui dans une équipe devant une décision arbitraire ne réclame pas un privilège mais une justice, l'égard dû, la parole tenue, la reconnaissance d'une peine. Ce n'est plus le même bien qu'on sent atteint, l'honneur personnel a cédé la place à une exigence d'équité partagée. Mais sous ce déplacement, la fonction demeure, la colère y désigne encore ce à quoi l'on tient et qui vient d'être froissé. À ce titre, l'indignation qui parcourt un collectif devant un mépris, une promesse rompue, une règle appliquée à géométrie variable n'est pas un dérèglement à éteindre au plus vite; elle est une information sur un tort réel, et le dirigeant avisé apprend à la lire comme telle avant de chercher à la calmer. Une organisation où plus personne ne s'indigne n'est pas une organisation apaisée, c'est une organisation qui a cessé de croire que quoi que ce soit vaille la peine d'être défendu.
Reste que cette même énergie, si elle n'est pas entendue, déborde, et c'est là que le signal devient dangereux. Il faut d'abord dissiper une illusion tenace, celle qui voudrait qu'on se débarrasse de la colère en la déchargeant, qu'un bon coup porté à un coussin, un accès de cris, permette de faire baisser la pression. Les faits disent l'inverse, et une expérience souvent reprise l'a montré avec netteté. On y provoque la colère de participants en critiquant durement un texte qu'ils ont écrit, puis on les répartit en trois groupes. Les uns frappent un sac en pensant à celui qui les a offensés, les autres frappent le même sac mais pour se dépenser, les derniers restent assis sans rien faire. Contre l'attente, ce sont les premiers, ceux qui se sont défoulés sur l'offenseur, se montrent ensuite les plus agressifs envers lui, et se déclarent aussi les plus en colère; ne rien faire du tout se révèle plus efficace que se défouler. On aurait pu croire l'affaire réglée par la simple montée d'adrénaline, mais l'excitation seule n'explique rien, car le groupe qui frappait pour l'exercice frappait davantage sans devenir plus violent pour autant. Ce qui compte n'est pas l'agitation du corps, mais que le geste agressif, marié à la pensée de l'offenseur, se répète et se grave au lieu de s'évacuer. Se défouler ne purge pas la colère, cela l'entraîne. Plus troublant encore, il suffit d'avoir lu au préalable un article vantant les vertus du défoulement pour désirer ensuite frapper davantage et se conduire avec plus d'hostilité, la seule croyance que la catharsis soulage aggrave déjà le comportement, ce qui devrait faire réfléchir quiconque conseille à autrui de taper dans un coussin. Et la théorie rejoint l'observation, car Freud lui-même a fini par tenir pour une erreur, féconde mais erreur tout de même, sa première croyance en la catharsis. Les sentiments ne sont pas stockés en quantités finies qu'il suffirait de vider. La colère relève de la pulsion, sa pression vient du dedans et non du dehors, son objet et son but demeurent incertains, de sorte qu'elle est toujours exposée à être emportée par son propre élan, comme un corps, disait Sénèque, que son poids entraîne vers le fond sans qu'on puisse l'arrêter.
À ce débordement, la revanche offre un exutoire trompeur. La colère, Aristote l'avait vu, contient un désir de rendre le coup. Mais infliger une souffrance à celui qui nous a fait du tort ne restitue rien de ce qui a été perdu. Le meurtre reste commis, la trahison consommée, le viol irréparable, et la douleur du coupable ne rachète aucun de ces maux. La revanche ne fait sens, à la rigueur, que lorsque le seul enjeu est le rang, si tout ce qui me blesse est d'avoir été rabaissé, alors humilier l'autre me réhausse d'autant, et mon compte est réglé. Mais ce foyer-là est étroit, égocentré, il détourne des vrais biens qui ont été atteints. La personne blessée qui veut sincèrement rendre le coup arrive tôt ou tard à une bifurcation. Une voie la mène à ne plus penser qu'à son statut, ce qui a du sens mais l'enferme dans un souci mesquin d'elle-même. Une autre la mène à réclamer la souffrance de l'offenseur en imaginant qu'elle réparera le tort, ce qui vise le bon objet mais repose sur un raisonnement faux. La troisième, la seule féconde, la tourne vers l'avenir et vers ce qui, dans la situation, serait réellement utile, ce qui peut inclure de punir, mais dans un esprit de dissuasion et non de représailles. La colère la plus dangereuse, enfin, est celle qui a cessé de s'interroger sur elle-même, qui s'affirme certaine de ses buts et de ses cibles; à l'inverse, une colère juste porte en elle une défiance vigilante à son propre égard, cette même lucidité par laquelle Lorde disait avoir appris l'usage et les limites de la sienne.
Comment, alors, vivre avec elle, sans la réprimer ni s'y abandonner ? C'est ici que deux grandes traditions, qu'on croit opposées, se révèlent complémentaires à condition de voir qu'elles ne répondent pas à la même question.
Il faut d'abord nommer. Beaucoup vivent dans une brume affective où ils ne distinguent pas ce qu'ils éprouvent, appelant colère ce qui est peut-être de l'anxiété, ou l'inverse. Tant qu'on ne peut pas nommer une émotion, on ne peut pas la tempérer. La nommer suppose de la décomposer, quel a été le déclencheur, quelles pensées l'ont accompagnée, quelles sensations dans le corps, quelle urgence d'agir, et qu'a-t-on fait finalement de cette urgence. Nommer précède tout le reste. Vient ensuite la validation, qui n'est pas l'approbation. Une émotion n'est ni juste ni fausse, elle est; ce sont nos perceptions et nos interprétations qui peuvent se tromper, non le sentiment lui-même. Se juger de ressentir, se traiter de mauvais parent parce qu'on a crié, ajoute à la colère première une seconde couche de souffrance, honte ou colère de soi, qui ne fait qu'attiser le feu. Accepter que l'on ressente ce que l'on ressent, sans y accoler de verdict, est inutile. Il existe même une manière d'agir directement sur l'émotion trop vive, que les thérapies dialectiques comportementales ont nommée l'action opposée, qui consiste à repérer le geste vers lequel elle nous pousse et à faire délibérément l'inverse. La colère nous pousse à nous rapprocher, à hausser le ton, à durcir le corps; il suffit parfois de baisser volontairement la voix quand elle voudrait monter, de desserrer les poings et la mâchoire, de reculer d'un pas au lieu d'avancer, pour que l'émotion, privée du comportement qui la nourrit, retombe d'elle-même. Chacun connaît la spirale où l'on crie, ce qui fait crier l'autre, ce qui nous fait crier plus fort encore; baisser d'un ton, au beau milieu, suffit souvent à la briser. Il ne s'agit pas de tendre l'autre joue ni de se renier, le tort reste le tort, et l'on pourra le dire, plus tard, d'une voix posée, mais de ne pas laisser l'urgence du moment dicter un geste qui ne ferait qu'alimenter le feu. Car les émotions s'entretiennent elles-mêmes, elles nous poussent à agir de façon à les prolonger, et l'on rompt le cycle en refusant leur consigne. Non, pour les supprimer, elles ont toutes leur raison d'être, mais pour les ramener, une fois leur message délivré, à une intensité qui ne nous encombre plus. C'est le geste que cette même approche appelle l'esprit sage, qui n'est ni la froide raison seule ni l'émotion souveraine, mais leur conjugaison avec nos valeurs et le sens des conséquences.
L'autre tradition, plus ancienne, ne cherche pas tant à écouter la colère qu'à s'en rendre maître par le jugement. Les stoïciens tenaient que ce ne sont pas les choses qui nous troublent mais l'opinion que nous en prenons, et Marc Aurèle s'exerçait sans cesse à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend pas, pour ne se troubler que du premier. Cette intuition n'a rien d'un vestige, elle est passée dans la thérapie contemporaine; c'est en s'inspirant du stoïcisme qu'Albert Ellis a bâti la première des thérapies cognitives, où l'on apprend que ce n'est pas l'événement qui produit la détresse mais la croyance qui s'intercale entre lui et nous. Réviser cette croyance, en desserrant les distorsions, revient à modifier peu à peu nos réactions. On dit parfois que cet entraînement réécrit le cerveau, que la répétition patiente d'un calme choisi renforce le contrôle du cortex sur les emballements plus anciens de la peur et de la rage; l'image est parlante, et la plasticité du cerveau bien réelle, même s'il faut se garder d'y voir un mécanisme aussi net que la formule le laisse croire.
On tient ces deux traditions pour rivales, l'une nous invitant à écouter la colère, l'autre à la dépasser. Mais elles ne se contredisent qu'à condition qu'on les fasse concourir sur le même terrain. Or, elles répondent à deux questions distinctes. La première, celle du signal, demande ce que la colère veut dire et sur ce terrain, il faut l'écouter, la lire, l'honorer comme l'indice d'un besoin ou d'une valeur qui réclame réparation. La seconde, celle du dépassement, demande ce qu'il convient d'en faire une fois qu'on l'a entendue et sur ce terrain, la rumination et la revanche sont des impasses, et seule vaut la conversion du regard vers l'avenir. On ne choisit donc pas entre entendre et dépasser; on entend d'abord, on dépasse ensuite. L'erreur serait de dépasser sans avoir entendu, ce qui n'est que réprimer le signal, ou d'écouter sans jamais dépasser, ce qui revient à se laisser posséder. La formule la plus juste tient les deux bouts à la fois. Elle ne consiste ni à s'abandonner à la colère ni à prétendre l'abolir, mais à la tenir à courte distance, à la ressentir tout en s'interrogeant sur elle, à demeurer en elle tout en s'en étonnant d'un pas de côté. C'est le contraire à la fois de la répression, qui prétend n'avoir rien senti, et de la décharge, qui croit à tort qu'on se vide d'un trop-plein.
Que perdrions-nous, au fond, d'une vie sans colère? Une existence dont la colère aurait été retranchée serait une existence sans besoin qui réclame, sans valeur qui se défende, sans dignité qui refuse d'être abaissée, Achille privé de son thumos, le nourrisson privé de son cri. La colère n'est pas l'ennemie de la vie bonne, elle en est l'une des voix, souvent la première à nous avertir qu'une chose importante a été touchée. Le problème n'a jamais été de nous en délivrer, mais d'apprendre sa langue, assez pour entendre ce qu'elle dit avant qu'elle ne se mette à crier.