La santé mentale n’est pas séparée du corps. Pourquoi continuons-nous à la traiter différemment?

Depuis notre naissance, nous apprenons à prendre soin de notre corps.

Nous recevons nos premiers vaccins, nous voyons le pédiatre durant nos années de croissance, puis le médecin généraliste prend progressivement le relais. Il soigne les grippes, les angines, les bronchites, les otites. Parfois nous nous cassons un bras, nous nous foulons une cheville, nous subissons une opération ou une hospitalisation. Lorsque notre corps physique expérimente une attaque virale, bactérienne ou un traumatisme, nous faisons généralement ce qu’il faut : médicaments, traitements, repos, rééducation, kinésithérapie.

Tout cela nous paraît normal.

Nous savons reconnaître les symptômes physiques. Nous acceptons relativement facilement l’idée qu’un organisme fatigué ou blessé a besoin de soins. Nous comprenons qu’un corps ne peut pas fonctionner correctement lorsqu’il souffre. Venir au travail enrhumé avec des mouchoirs est socialement acceptable. Dire que l’on a besoin de quelques jours pour récupérer d’une grippe ne pose généralement aucun problème. La douleur physique est visible, identifiable, légitime.

Mais lorsqu’il s’agit de souffrance psychique, notre rapport change profondément.

Pourquoi, lorsque nous traversons une perte, une trahison, un épuisement émotionnel, des cauchemars à répétition, des troubles du sommeil, une anxiété persistante, une tristesse profonde ou des attaques de panique, cherchons-nous si difficilement de l’aide?

Pourquoi attendons-nous parfois des mois — parfois des années — avant de considérer ces manifestations comme des signaux nécessitant attention et soin

Comme si la souffrance psychologique devait être supportée seule. Comme si elle relevait d’un manque de volonté. Comme si elle était moins réelle parce qu’elle est invisible.

Et pourtant, ces symptômes sont eux aussi des manifestations de détresse. Ils sont parfois les conséquences normales d’événements profondément déstabilisants: deuils, violences psychologiques, surcharge chronique, traumatismes, solitude, insécurité relationnelle, pression professionnelle, sentiment d’échec ou perte de sens.

Le psychiatre et psychanalyste Donald Winnicott écrivait d’ailleurs que « ce n’est pas la souffrance qui rend malade, mais l’impossibilité de l’élaborer ». Autrement dit, ce qui fragilise profondément un individu n’est pas uniquement l’événement vécu, mais le fait de devoir continuer à fonctionner sans espace pour comprendre, symboliser ou métaboliser ce qui lui arrive.

Car contrairement à ce que nous avons longtemps cru, la santé mentale n’est pas séparée du corps. Notre tête et notre corps fonctionnent ensemble. Pas uniquement parce que “le cerveau commande”, mais parce que nos états psychiques influencent en permanence notre système nerveux, hormonal, immunitaire et cardiovasculaire.

Les recherches sur le stress chronique montrent aujourd’hui des liens très clairs entre souffrance psychologique et santé physique: troubles du sommeil, inflammation chronique, hypertension, douleurs musculaires, troubles digestifs, fatigue persistante, baisse de l’immunité, augmentation du risque cardiovasculaire ou métabolique.

L’OMS rappelle également que les troubles anxieux et dépressifs ont des conséquences importantes sur le fonctionnement quotidien, le travail, les relations sociales et la santé physique globale.

Le stress chronique, par exemple, ne reste pas “dans la tête”. Il modifie durablement le fonctionnement biologique de l’organisme. L’augmentation prolongée du cortisol perturbe le sommeil, affecte les capacités de concentration et fragilise progressivement l’équilibre général du corps. Le neurologue et psychiatre Bessel van der Kolk résume cette réalité par une phrase devenue célèbre: « Le corps n’oublie rien. » Nos émotions, nos expériences relationnelles et nos traumatismes laissent des traces biologiques réelles. Le corps enregistre parfois ce que les mots n’ont pas pu exprimer.

De la même manière, les travaux de Hans Selye, pionnier de la recherche sur le stress, ont profondément changé notre compréhension du lien entre psychologie et physiologie. Il montrait déjà au XXe siècle que l’exposition prolongée au stress finit par épuiser l’organisme dans son ensemble.

Et pourtant, malgré ces données scientifiques désormais bien établies, la santé mentale reste encore souvent traitée différemment de la santé physique.

Nous consultons rapidement pour une douleur thoracique, mais beaucoup plus rarement pour un effondrement intérieur.
Nous acceptons un arrêt pour une fracture, mais culpabilisons encore face à l’épuisement psychique.Nous savons dire “je suis malade”, mais beaucoup plus difficilement “je ne vais pas bien”.

Comme si la souffrance psychologique devait rester silencieuse tant qu’elle ne devient pas insupportable.

Or prendre soin de sa santé mentale n’est pas un luxe, ni un signe de faiblesse. C’est parfois exactement la même chose que mettre un plâtre sur une fracture : reconnaître qu’une partie de nous a été blessée et qu’elle a besoin d’attention, de temps et parfois d’aide pour guérir.

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