Quelqu'un nous veut du bien

Il existe une forme de fermeté qui ne s'excuse jamais et qui pourtant ne blesse personne. On la reconnaît chez certains plus que chez d'autres, et parfois, plus rarement, chez soi. Un collègue qui refuse une charge de travail supplémentaire sans en faire une affaire personnelle, ni pour lui ni pour celui qui la lui propose. Une amie qui annule un dîner parce qu'elle est épuisée, et qui le dit ainsi, sans inventer une meilleure excuse. Quelqu'un qui repose son verre au moment précis où il sent qu'un de plus serait de trop, sans en faire un drame, juste une décision prise avec soi-même. Quelqu'un, encore, qui décline une soirée la veille d'un rendez-vous qui compte vraiment, non par privation, mais parce qu'il sait déjà ce que le lendemain lui demandera.

Cette même fermeté, tournée vers soi, ne ressemble en rien à de la discipline. Elle est ce qui fait se lever, un dimanche matin, pour aller marcher, non pas parce qu'on se le doit, mais parce qu'on en a, ce jour-là, une envie sincère, sans qu'aucune honte ne vienne les autres dimanches, où cette envie-là n'est pas présente. Une chose voulue tient dans la durée bien mieux qu'une chose imposée. C'est peut-être pour cela que la première ressemble à un ami quand la seconde, même bien intentionnée, finit par ressembler à l'ennemi qu'on connaît déjà trop bien.

Ce qui frappe, dans ces instants, n'est pas le geste lui-même. C'est l'absence totale de combat intérieur qui l'accompagne. La thérapie familiale a un terme précis pour cette capacité, la différenciation de soi, la faculté de rester relié aux autres sans se laisser dissoudre dans leurs attentes ni dans leur anxiété. Ce n'est pas de l'égoïsme. C'est même le contraire. Seule une personne suffisamment sûre d'elle-même peut rester pleinement présente à quelqu'un sans avoir besoin, pour se protéger, de s'en couper.

Dans mon cabinet, cette voix-là est presque toujours la première à s'éteindre. Chez ceux qui traversent une dépression, une addiction, un trouble anxieux, un trouble du comportement alimentaire, elle se tait avec une régularité presque clinique, remplacée par une autre, beaucoup plus bruyante, qui ne dit jamais stop à rien sinon à soi-même.

C'est cette voix que je cherchais à nommer, la semaine dernière, en écrivant sur l'ennemi qui vit en nous, quand j'évoquais, sans m'y attarder, qu'il existe aussi, à côté de lui, un ami intérieur qu'on néglige presque toujours. Je n'avais pas dit ce qu'il était. Je ne suis pas certaine, en vérité, de l'avoir vraiment su avant de m'y mettre pour de bon.

Ce que j'ai fini par trouver n'est pas ce que j'imaginais en écrivant cette phrase, la première fois. Ce n'est pas la version douce de l'autre voix, celle qui nous mènerait mieux si seulement elle était plus gentille. C'est une présence plus étrange que ça, faite d'ombre autant que de lumière, capable de tranchant autant que de tendresse. Cette intuition, en la creusant, je l'ai retrouvée un peu partout, à des siècles de distance les unes des autres, sans qu'aucune ne semble avoir lu l'autre.

Socrate parlait déjà d'une voix intérieure qui ne lui disait jamais quoi faire, seulement ce qu'il fallait éviter, présente depuis l'enfance et jamais démentie. Bien plus tard, dans une lettre écrite en avril 1954, Carl Jung cherchait, lui aussi, à mettre des mots sur quelque chose de semblable. Il y décrivait la possibilité, ni simple ni facile selon ses propres mots, de ressentir en soi une sorte d'ami intérieur, ou de guide, ou de lieu privilégié, comme l'une des façons dont peut se faire sentir ce qu'il appelait le Soi. Plus loin encore dans le temps, et sur un tout autre continent, un verset de la Bhagavad-Gîtâ disait déjà, presque mot pour mot, ce que ce texte tente de montrer depuis le début, le soi est l'ami du soi, et le soi, tout autant, en est l'ennemi. Ces traditions n'ont rien en commun, sinon la question. Mais dans la manière dont chacune tente d'y répondre, quelque chose résonne, d'une langue à l'autre, sans qu'on puisse vraiment expliquer pourquoi.

Appelons-la l'ami intérieur. Cette part de nous, capable de nous accueillir avec la bienveillance, la patience et, quand il le faut, la fermeté que nous offririons à quelqu'un que nous aimons. Ni complaisance, ni discipline punitive. Une présence qui ne conditionne pas sa fidélité à notre réussite ni au regard des autres, et qui, comme toute amitié véritable, ne va jamais de soi. Elle se construit. Elle se perd, parfois. Elle se répare. Elle se cultive.

La plupart d'entre nous avons grandi sans vraiment la connaître.

Les visages de l'autre voix

Nous connaissons bien mieux la ou les voix critiques et surtout ce qu'elles nous disent.

Il y a celle qui relit trois fois la réponse un peu sèche d'un collègue et bâtit, dans l'heure qui suit, tout un roman où elle a fait quelque chose de mal. Personne ne le lui a dit. Elle l'a déduit d'un silence, d'un point d'exclamation là où elle attendait un point final.

Il y a celui qui dirige une équipe depuis dix ans, qu'on félicite pour un projet mené avec brio, et qui pense d'abord que le jury s'est trompé de personne. Il connaît son sujet mieux que quiconque dans la pièce; toutefois, il continue à douter.

Il y a celle qui compare son mardi ordinaire, la vaisselle qui traîne, la fatigue du milieu de semaine, aux fragments soigneusement choisis de la vie des autres, bien visibles sur les réseaux sociaux, et qui en conclut, chaque fois, la même chose sur elle-même.

Il y a celui qui tourne en boucle sur les mêmes trois minutes d'une conversation ratée, cherchant la phrase qui aurait tout sauvé, sans jamais la trouver, parce qu'il ne cherche pas vraiment une phrase. Il cherche une preuve qu'il a raison d'être sévère avec lui-même.

Et il y a celle, enfin, qui a appris à ne jamais se réjouir longtemps d'une réussite, de peur que s'y attarder ne la rende arrogante, comme si la fierté et la prétention étaient la même chose vue sous deux angles différents.

Ces voix ne se ressemblent pas dans leur contenu. Elles se ressemblent dans leur geste. Elles interprètent le pire, elles généralisent à partir d'un instant, elles confondent ce qu'on ressent avec ce qui est vrai. Et elles sont, presque toujours, plus dures que ne le serait n'importe qui d'autre dans la pièce.

Ce sont des voix critiques, parfois franchement douloureuses, occasionnellement cruelles. Elles n'ont rien à voir avec l'ami intérieur. Elles ne sont même pas son exact contraire. Elles occupent, chez beaucoup d'entre nous, l'espace qu'il aurait dû tenir.

D'où vient cette capacité, et ce qui se passe quand elle a manqué

Personne ne naît avec un ami intérieur tout formé. Ni avec son contraire, d'ailleurs. Les deux s'apprennent, et ils s'apprennent de plusieurs façons à la fois, qui s'additionnent plus qu'elles ne s'excluent.

La première est la plus simple, et la plus sous-estimée. On apprend en regardant. Un enfant ne retient pas d'abord ce qu'on lui dit de faire avec son corps, sa fatigue, ses échecs, il retient ce qu'il voit pratiquer autour de lui. Le parent qui se traite de nul à voix haute après une petite maladresse enseigne quelque chose que dix discours sur la confiance en soi ne défont pas ensuite. Ce qui n'a jamais été montré ne s'invente pas facilement plus tard, et ce qui a été montré, même en silence, même sans qu'on ait voulu l'enseigner, s'imprime avec une force que la parole n'a pas.

Ce qui n'a pas été résolu, ensuite, voyage. Une génération qui n'a jamais pu se reposer sans culpabilité transmet souvent cette même impossibilité à la suivante, presque sans un mot, sous forme d'attentes, de silences, de ce qui se dit ou ne se dit jamais à table. Le bon comme le pire descend ainsi, en creux, longtemps avant que quiconque dans la lignée ne le nomme. On croit hériter d'un caractère. On hérite, plus souvent, d'une manière de se traiter qu'on a vue faire sans jamais la choisir.

Et puis il y a ce qui s'inscrit avant même les mots. Une expérience célèbre, menée dans les années 1970, a montré ce qui se passe chez un nourrisson quand sa mère, en pleine interaction joyeuse, fige soudain son visage et cesse toute expression pendant quelques minutes. L'enfant tente d'abord de relancer l'échange, sourit, vocalise, insiste. Puis, quand rien ne répond, il se détourne, le visage éteint. Rien de tout cela ne passe par la pensée consciente. C'est le corps qui apprend, avant que l'esprit n'ait les mots pour ce qu'il est en train de perdre.

Ce que les recherches menées depuis, dans le sillage de cette expérience, ont montré compte davantage encore pour la suite de ce texte. Même les duos les mieux accordés se désaccordent, la plupart du temps. Ce qui prédirait le mieux la sécurité chez l'enfant ne serait pas tant l'absence de rupture que la vitesse et la constance avec lesquelles la réparation suit. Un parent qui n'a jamais raté n'existe pas. Un parent qui revient, si. On retiendra ce point. Il change tout, plus loin, quand il s'agira de savoir ce qu'on attend de soi-même à l'âge adulte.

Ce qu'on appelle un attachement sécure se construit exactement ainsi, dans cette régularité de la réparation plutôt que dans une perfection introuvable. Un enfant qui en bénéficie apprend, sans le savoir encore, qu'il peut compter sur le monde et sur lui-même quand les choses se gâtent. Ce n'est jamais un jugement porté sur qui que ce soit. C'est une photographie de ce qui, à l'époque, a semblé le plus sûr à mettre en place.

Ce que le corps apprend, dans ces cycles de rupture et de réparation, ce n'est pas d'abord à s'apaiser seul. C'est à être apaisé par un autre. L'ami intérieur, avant de devenir une voix qu'on sait s'adresser à soi-même, a d'abord existé dans le corps de quelqu'un d'autre, dans un ton, des bras, une présence revenue après l'absence. Ce n'est qu'ensuite, et jamais tout à fait complètement, que cette régulation empruntée finit par s'installer à l'intérieur, comme si on apprenait, à force de l'avoir reçue, à finir par se la donner soi-même.

C'est souvent là, dans ce qui n'est pas revenu, que se loge l'absence de l'ami intérieur. Un enfant qui a dû, très tôt, deviner ce que l'adulte en face de lui pouvait supporter d'entendre développe une virtuosité remarquable à sentir les besoins des autres, au prix d'un désapprentissage tout aussi remarquable des siens propres. Il devient adulte, brillant à lire une pièce, une équipe, un couple, et presque étranger à ce que lui-même ressent. Une mère qui reste présente dans la maison mais absente dans le regard, retirée dans un deuil ou une dépression qu'elle ne nomme jamais, laisse chez l'enfant un vide qu'aucune absence physique n'aurait produit de la même façon. Ce n'est pas toujours la privation qui abîme le plus. C'est souvent la présence qui ne répond pas.

Donald Winnicott avait un mot pour cela. Ce dont un enfant a besoin, ce n'est pas d'un environnement parfait, c'est d'un environnement suffisamment bon, capable de porter ses débordements sans s'effondrer ni se venger. Là où ce portage a manqué, quelque chose d'autre se met en place à sa place, une sentinelle interne, formée dans l'urgence, dont le seul métier est d'empêcher que la douleur originelle ne se reproduise. Cette sentinelle est souvent redoutablement compétente. Elle a permis de survivre, parfois littéralement. Le problème, c'est qu'elle ne prend jamais sa retraite. Des années plus tard, elle continue de monter la garde contre un danger disparu depuis longtemps, et ce qui protégeait l'enfant devient ce qui persécute l'adulte. Ce que nous appelons parfois notre pire critique n'est, très souvent, rien d'autre que cela, un garde qui n'a jamais appris que la guerre était finie, et qui confond encore, aujourd'hui, la moindre vulnérabilité avec un danger de mort.

Rien de tout cela n'est une sentence, et il est important de le dire aussi clairement que le reste. D'autres rencontres viennent, plus tard, un professeur, un thérapeute, un ami, parfois un livre lu au bon moment, capables de réapprendre ce que les premières années n'ont pas transmis. Ce qui ne s'est pas construit à cinq ans peut encore se construire à trente-cinq, ou à soixante. Et sous tout le reste, quelque chose persiste que rien ne semble jamais éteindre tout à fait. Un psychanalyste qui avait vu de près le pire siècle qu'ait connu l'Europe distinguait cette persistance de la simple attente passive, celle qui consiste à espérer que les choses changent sans jamais bouger soi-même, un peu comme cet homme d'une parabole célèbre qui passe sa vie assis devant une porte ouverte, à attendre une permission qui ne viendra jamais. Ce qui persiste en nous ressemble davantage à l'arbre privé de soleil qui tord son tronc vers la lumière, sans attendre et sans se résigner non plus, prêt à saisir la moindre ouverture. Une sorte de pulsion de vie, tenace, qui continue de vouloir notre bien même quand nous avons appris à ne plus l'écouter. C'est elle qui rend ce texte possible, et qui le rend possible pour chacun de ceux qui le lisent. Ce n'est jamais complètement détruit. C'est seulement recouvert.

Ce que l'ombre nous apprend

Ce même ami qui sait dire stop, et qui a d'abord été porté par quelqu'un d'autre avant de s'installer en nous, ne se contente pas de rassurer ou de protéger. Il travaille aussi, plus profondément, à intégrer ce qu'on préférerait souvent laisser dehors.

Carl Jung appelait ombre tout ce qu'on a dû exiler de soi pour rester aimable aux yeux de ceux dont on dépendait. On imagine souvent que l'ombre ne contient que ce qu'il y a de pire en nous. Jung lui-même insistait sur autre chose. Elle contient aussi ce que nous n'avons jamais eu le droit d'habiter, la colère légitime, l'ambition franche, la joie prise sans en demander la permission. Une part dorée de l'exil, en somme, pas seulement une part sombre.

Le loup revient souvent dans les rêves pour porter exactement cette ambivalence. Il attaque, ou bien il se laisse approcher et devient un guide. Ce n'est pas deux symboles différents. C'est le même, à deux moments du même travail. Tant que l'instinct qu'il représente reste refusé, il poursuit et menace. Une fois accueilli, il protège. Certains contes le savent depuis longtemps, eux qui racontent l'apprentissage d'une femme reconnaissant peu à peu les pièges, les cages et les appâts empoisonnés qui la guettent, apprenant à marquer un territoire, à poser une limite à sa propre colère sans jamais s'y noyer entièrement. Ce que ces récits décrivent, c'est une colonne vertébrale qu'on croyait perdue et qui, retrouvée, ne sert pas à faire la guerre. Elle sert à dire stop, à la maltraitance des autres comme à la sienne propre.

Il y a dans tout cela un premier mouvement, rétrospectif. Aller chercher ce qui a été mis de côté, le récupérer, le réintégrer. Mais il y en a un second, différent, qu'on confond trop souvent avec le premier. Ce n'est plus une question de retrouver ce qu'on a perdu. C'est une question de s'orienter vers ce qui n'a peut-être jamais été pleinement vécu, une sève plus alignée avec ce que nous sommes vraiment, un appel plutôt qu'un souvenir. Le premier mouvement répare. Le second oriente. L'ami intérieur, dans sa forme la plus complète, fait les deux à la fois. Il nous réconcilie avec ce que nous avons banni, et il nous tient tournés vers ce que nous sommes encore en train de devenir.

J'utilise souvent, en séance, un mythe grec pour parler de ce qu'on peut faire de sa vie lorsqu'elle ne nous épargne pas, et des voix qui s'y affrontent. Chiron était un centaure, rejeté à sa naissance par sa propre mère, effrayée par cette forme mi-homme, mi-cheval qu'elle n'avait pas attendue. Ce rejet aurait pu devenir, en lui, la même sentinelle dont on parlait plus haut, une voix qui n'aurait plus jamais cessé de lui répéter qu'il n'avait pas sa place. Il devint pourtant, contre toute attente, le plus recherché des précepteurs de son temps, celui à qui l'on confiait les héros pour qu'il en fasse des hommes, patient là où les siens étaient brutaux, savant là où les siens étaient sauvages.

Plus tard, blessé par une flèche empoisonnée qu'aucun remède ne put jamais guérir, immortel et pourtant condamné à une douleur sans fin, il aurait eu toutes les raisons de laisser parler cette autre voix, la colère devant l'injustice, la frustration d'un corps qui ne guérirait jamais, l'amertume de devoir soigner les autres quand personne ne pouvait le soigner lui. Quelque chose, malgré tout, semble l'avoir tenu ailleurs, comme un ami intérieur tourné vers ce pour quoi il était fait plutôt que vers ce qu'on lui avait fait. Il resta celui vers qui l'on venait se faire soigner, et prendre soin des autres devint, pour lui, une manière de prendre soin de lui-même, plutôt que de s'oublier dans leur douleur. C'est cette lecture du mythe que la psychologie est venue reprendre à son compte, bien plus tard, en l'appelant guérisseur blessé, pour nommer l'idée que ce qui nous a abîmés peut, retourné, devenir précisément ce par quoi nous savons prendre soin, des autres d'abord, et finalement de nous-mêmes.

Ce n'est donc pas un duel entre deux voix dont l'une devrait finir par l'emporter sur l'autre. Jung a nommé ce mécanisme précis, la fonction transcendante, la capacité du psychisme à ne jamais choisir entre deux camps opposés mais à faire naître, de leur tension tenue ensemble sans être tranchée, un troisième terme qui ne ressemble à aucun des deux. Rien n'est éliminé. Tout finit par tenir dans un même geste.

Ce geste-là ne porte pas seulement sur l'ombre. Il porte sur tout ce qu'on a été, nos actes, nos échecs, les décisions qu'on regrette encore. Se réconcilier avec soi, ce n'est pas réécrire son histoire pour la rendre plus présentable. C'est parvenir à la tenir en entier, ce qu'on a fait comme ce qu'on n'a pas fait, sans que l'ensemble s'effondre sous son propre poids, un peu comme on apprendrait à aimer ce qui a été sans vouloir qu'aucun détail en soit différent. Cette réconciliation ne regarde d'ailleurs pas que vers l'arrière. Elle continue, chaque jour, vers ce qu'on est encore en train de devenir.

Sur ce point précis, Jung refusait le mot perfection, qu'il trouvait stérile, pour lui préférer celui de complétude. Non pas devenir parfait, disait-il, mais devenir complet, ce qui suppose de porter sa propre croix plutôt que de la déposer. Et si l'on cherche un nom à ce vers quoi tout cela tend, les Grecs l'avaient déjà, eudaimonia, littéralement le bon rapport à son daimon, un très proche parent de cette présence que Socrate écoutait déjà, au tout début de ce texte. Non pas un état qu'on atteindrait un jour pour de bon, mais l'activité elle-même de se rapprocher, sans fin, de qui l'on est.

Ce que cet ami n'est pas

Il faut dire, aussi, ce que l'ami intérieur n'est pas, parce qu'une industrie entière s'est construite en faisant semblant de le vendre.

En 1988, en pleine lutte contre un cancer, une femme écrivait que prendre soin d'elle-même n'était pas de l'indulgence, mais de la préservation, et que c'était, disait-elle, un acte de guerre politique. Audre Lorde n'écrivait pas cela depuis un centre de bien-être. Elle l'écrivait depuis un corps que la société ne protégeait pas d'elle-même, en tant que femme noire, lesbienne, malade, dans un monde qui ne l'avait jamais mise en priorité. Prendre soin de soi, pour elle, n'avait rien d'un luxe qu'on s'accorde les bons jours. C'était une manière de rester en vie, et de continuer à se battre.

De cette phrase, on a surtout retenu la première moitié, celle qui tient sur un mug ou une affiche. La seconde, celle sur la guerre politique, a presque disparu. Et dans cet oubli s'est glissé exactement ce qu'elle dénonçait, un soin de soi devenu produit, qu'il faut acheter pour y avoir droit, qui coûte de l'argent, parfois de la santé, souvent une nouvelle forme de pression, celle de ne pas savoir prendre soin de soi correctement, de le faire moins bien qu'une autre, avec les mauvais rituels, la mauvaise routine. On s'épuise à financer, physiquement, psychologiquement, ce qui ne devrait rien coûter d'autre que du temps et de l'attention.

L'ami intérieur ne se commande pas en ligne. Il ne demande ni retraite, ni abonnement, ni produit. Ce n'est pas une indulgence de plus à s'accorder les jours où l'on a été sage. C'est une relation, et les relations ne s'achètent pas.

Se faire ami avec soi

Reste la question la plus concrète, celle qui compte le plus. Que fait-on, une fois adulte, avec cette sentinelle qui n'a toujours pas appris que la guerre était finie ?

On ne la fait pas taire. On lui parle. Lui donner un nom, une forme, ne sert pas à la réduire au silence. Ça sert à cesser d'être elle, ne serait-ce que le temps d'un souffle, assez longtemps pour l'observer plutôt que de la croire sur parole, et pour lui demander ce qu'elle protège encore, de quel danger précisément, depuis quand. Remarquer qu'on a la pensée que l'on est nul, ce n'est déjà plus tout à fait penser qu'on l'est.

Ensuite, il y a une question, toujours la même, à réintroduire chaque fois qu'on se parle mal. Le dirait-on à quelqu'un qu'on aime? Presque tout ce qui s'écrit aujourd'hui sur ce sujet, de manières très différentes et sans jamais se citer les unes les autres, retombe sur ce même geste. Ce n'est probablement pas un hasard. C'est le signe qu'il touche quelque chose de juste, indépendamment de qui l'a formulé le premier. Il y a une forme de charité qu'on accorde spontanément à un interlocuteur sincère avant de le juger, en lui prêtant de bonnes raisons plutôt que les pires. Rien n'empêche de se l'accorder à soi-même, avec la même rigueur qu'on mettrait à l'accorder à quelqu'un d'autre.

Le point le plus utile, pourtant, est peut-être celui-ci, hérité de ce qu'on disait plus haut sur les tout premiers mois de la vie. L'objectif n'est jamais de ne plus jamais se traiter durement. Un ami intérieur qui ne se serait jamais trompé n'existe pas, pas plus qu'un parent parfait n'a jamais existé. L'objectif, c'est de raccourcir le temps entre la dureté et le geste qui la répare. Se surprendre en train de se maltraiter, et revenir vite, plutôt que de rester des heures, ou des jours, dans le silence qui suit une rupture avec soi-même. C'est tout. C'est déjà énorme.

Rien de tout cela ne s'installe d'un coup de compréhension, un dimanche après-midi de bonne volonté. Ça se pratique, avec des rechutes, comme n'importe quelle habitude qu'on essaie de construire à la place d'une autre, bien plus ancienne et bien mieux installée. Ce qui devrait déculpabiliser plutôt qu'inquiéter. On ne devient pas ami avec soi en un jour, pas plus qu'on ne devient l'ami de quelqu'un d'autre en un jour. On le devient en revenant, encore, et encore, après chaque fois où l'on a failli.

Dans l'épreuve

C'est dans les moments difficiles que tout cela cesse d'être une idée pour devenir une différence concrète. Le doute avant une décision qu'on ne peut reporter davantage. Le deuil, qui ne suit jamais le calendrier qu'on voudrait lui imposer. L'échec qui arrive malgré tout le travail fourni. Le défi qui dépasse, au moins un temps, ce qu'on croyait pouvoir tenir.

Dans ces moments-là, deux voix sont possibles. L'une profite de la fragilité pour enfoncer plus fort, ajoutant à la douleur de l'épreuve la honte de ne pas la traverser mieux, plus vite, avec plus de grâce. L'autre reste, sans minimiser ce qui est dur, sans prétendre non plus que tout ira bien. Elle accepte inconditionnellement, en un sens presque philosophique du terme, l'idée qu'on garde une valeur qui ne dépend pas du résultat. Ce n'est pas la même chose que de se dire que tout va bien se passer. C'est se dire que, quoi qu'il arrive, on restera quelqu'un digne d'être accompagné, y compris par soi-même.

Un ami qui ne se présenterait que pour les réussites ne serait pas vraiment un ami. C'est précisément dans l'échec, dans le deuil, dans le doute, que se mesure lequel des deux, en nous, a fini par prendre toute la place.

Ouvrir plutôt que conclure

Il n'y a pas de programme à la fin de ce texte, pas de liste en cinq points à cocher avant le week-end. L'ami intérieur ne s'obtient pas sur commande, et se méfier de quiconque prétend le vendre ainsi fait déjà partie du chemin.

Ce qu'on peut dire, c'est que la voix qui nous accompagne depuis toujours n'est pas obligée de rester celle qu'on n'a jamais choisie. Quelque part, sous ce qui s'est refermé trop tôt, quelque chose continue de vouloir notre bien, patiemment, sans bruit, en attendant simplement d'être reconnu. Peut-être que la question à se poser, ce soir, n'est pas de savoir comment devenir son propre ami. Peut-être est-elle plus simple, et plus dérangeante à la fois. Depuis combien de temps l'est-il déjà, sans que nous l'ayons remarqué?

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