L'amour sain, un art à réapprendre

« On ne souffre pas par amour. On souffre parce qu'on a été mal aimé et qu'on a du mal à s'en remettre. »,  Boris Cyrulnik

L'amour tient le monde. Ce n'est pas une métaphore: biologiquement, il est le lien premier entre la mère et l'enfant sans lequel l'espèce humaine n'aurait pas survécu une génération. Socialement, il cimente les amitiés, les familles, les liens professionnels. Existentiellement, il est l'une des réponses les plus solides à la question de savoir pourquoi continuer. Le poète et philosophe David Whyte le décrit comme la seule véritable atmosphère dans laquelle nous respirons et à partir de laquelle nous faisons quelque chose de signifiant de nos vies. Il est partout,  dans le regard qu'on pose sur un collègue qui traverse une période difficile, dans une amitié qui tient depuis vingt ans, dans la façon dont on tient la main d'un enfant qui a peur.

Et pourtant, quand Inès s'est assise en face de moi pour la première fois, quarante-deux ans, une séparation douloureuse derrière elle, la phrase qu'elle a posée n'était pas: « Je souffre parce que je l'aimais. C'était : « Je souffre, mais je ne sais plus si ce que j'ai vécu était vraiment de l'amour. »

Elle venait de quitter,  ou d'être quittée par, les deux à la fois d'une certaine façon,  un homme avec qui elle avait passé dix ans. Elle avait tout mis dans cette relation: renoncé à des projets professionnels, géré seule la maison et les enfants, minimisé ses propres besoins pour ne pas alourdir quelqu'un qu'elle percevait comme fragile. Et elle disait, avec une sincérité déconcertante: « J'ai tout donné. Est-ce que c'est ça, aimer ? »

Cette question, est-ce que c'est ça, aimer ?,  est peut-être la plus honnête qu'on puisse se poser sur l'amour. Elle touche à quelque chose d'essentiel que l'expérience clinique confirme régulièrement: beaucoup d'entre nous n'ont jamais eu de modèle de ce à quoi un amour sain ressemble. Nous avons appris à aimer,  ou à faire ce que nous avons pris pour de l'amour,  à partir de modèles défaillants, de récits culturels trompeurs, de définitions héritées que nous n'avons jamais choisies. Et cette définition-là, silencieuse, tourne en arrière-plan de toutes nos relations, jusqu'à ce qu'une séparation, un épuisement ou une souffrance qui n'en finit pas oblige enfin à la regarder en face.

Un nom, alors qu'il est un verbe

Le grec ancien avait au moins quatre mots là où nos langues modernes n'en ont qu'un. Eros désigne l'amour passionnel, le désir, l'ébranlement. Philia désigne l'amour-amitié, la tendresse profonde entre égaux. Storge désigne l'affection familiale, le lien naturel entre les parents et leurs enfants. Agapé désigne l'amour inconditionnel, qui ne demande rien en retour. Ces distinctions ne sont pas que sémantiques: elles signalent que l'amour n'est pas une seule chose, mais une constellation d'états, d'intentions et de comportements,  qui peuvent s'articuler de manière saine ou non, dans nos relations amoureuses comme dans nos amitiés, nos familles ou nos engagements professionnels.

Mais notre pauvreté n'est pas seulement lexicale. Elle est grammaticale. La militante et intellectuelle américaine bell hooks pointe quelque chose d'essentiel: nous traitons l'amour comme un nom,  un état dans lequel on tombe ou dont on sort, une émotion qu'on reçoit ou qu'on perd,  alors qu'il est d'abord un verbe. Si l'amour est une chose qui nous arrive, nous n'en sommes jamais vraiment les acteurs. Et si nous n'en sommes pas les acteurs, nous ne pouvons pas en être les artisans.

Erich Fromm avait posé le même diagnostic avec une formule qui ne cesse de résonner: la plupart d'entre nous vivent l'amour comme un problème d'être aimés, et non d'aimer. Nous nous demandons comment devenir assez séduisants, assez intéressants, assez bons pour mériter d'être aimés. Mais l'amour est d'abord un art,  une compétence qui s'acquiert, qui demande de la connaissance et de l'effort, et non un sentiment qui arrive tout seul. Passer de tomber amoureux,  cet ébranlement initial, chimique, magnifique et souvent trompeur,  à se tenir dans l'amour: c'est toute la différence entre l'intensité et la profondeur, entre la passion et l'engagement.

La philosophe Arina Pismenny trace une ligne de partage complémentaire: être amoureux et aimer ne sont pas la même chose. Le premier état est neurochimique dans sa genèse,  dopamine, ocytocine, noradrénaline, intense et, par nature, éphémère. Le second est plus discret, plus stable et requiert quelque chose que le premier ne demande pas: un choix qui se renouvelle.

Le premier logiciel

Avant le langage, avant même la conscience réflexive, nous avons commencé à apprendre ce qu'est l'amour. Dans les bras de ceux qui prenaient soin de nous, dans la régularité ou l'imprévisibilité de leur présence, dans la façon dont leur visage répondait au nôtre. C'est ce que le psychiatre John Bowlby a appelé la théorie de l'attachement: dès les premiers mois de vie, nous développons un modèle interne de ce que signifie être en relation avec un autre être humain,  si l'autre est disponible, si on peut lui faire confiance, si on mérite d'être aimé.

Mais le logiciel s'écrit aussi à distance. Albert Bandura l'a montré avec l'apprentissage vicariant: nous apprenons en observant. La manière dont nos figures d'attachement se comportaient l'une envers l'autre,  comment elles se disputaient ou non, se réparaient ou pas, se respectaient ou se niaient,  s'imprime dans nos représentations de l'amour avec une force que la compréhension intellectuelle ne suffit pas à déloger. On peut savoir, sur le plan cognitif, que ce qu'on a vu n'était pas sain, et pourtant reproduire ces dynamiques, reconnaître quelque chose de familier dans des relations qui nous épuisent, confondre l'intensité avec la profondeur.

Bell hooks soulève ici quelque chose de cliniquement décisif. Beaucoup d'enfants grandissent dans des foyers où ils sont blessés,  par la négligence, la violence, la volatilité émotionnelle d'un parent,  et où on leur dit, simultanément, qu'ils sont aimés. Cette contradiction produit une confusion fondamentale qui s'inscrit dans le corps et dans le système nerveux, bien avant tout raisonnement: si ce que j'ai vécu s'appelait amour, alors l'amour fait mal. L'amour humilie. L'amour disparaît. Ce n'est pas une conclusion consciente,  c'est une empreinte.

Jeffrey Young, fondateur de la thérapie des schémas, parle de schémas précoces inadaptés: ces structures cognitives et émotionnelles formées tôt, souvent dans la douleur, qui colorent durablement nos relations. Le schéma d'abandon rend certains hypervigilants au moindre signe de désengagement. Le schéma de sacrifice de soi conduit d'autres à se nier systématiquement pour maintenir le lien, comme si leur seule légitimité dans une relation résidait dans le fait de servir.

Ces schémas ne se limitent pas aux relations amoureuses. Ils colorent l'ensemble de notre vie relationnelle,  la façon dont on se positionne face à un supérieur hiérarchique, dont on réagit à la critique d'un ami, dont on prend soin d'un enfant ou dont on s'autorise à occuper de l'espace au sein d'une équipe. L'amour romantique en est peut-être la forme la plus intense et la plus visible, mais il n'est que le révélateur le plus puissant de quelque chose qui court à travers tous nos liens. C'est pourquoi les patients qui traversent une séparation découvrent souvent, en thérapie, que le problème n'était pas leur relation amoureuse en particulier,  mais leur définition de l'amour, tout court.

Ce logiciel de l'enfance ne tourne pas seul: la culture l'alimente sans relâche. L'historienne des émotions Barbara Rosenwein rappelle que l'amour n'est pas une émotion de base universelle; il est constitué de récits. Nous apprenons à aimer en entendant des histoires sur l'amour: les contes de fées, les films romantiques, les chansons, les romans. La Rochefoucauld l'avait écrit au XVIIe siècle avec une précision qui n'a pas vieilli: on n'aimerait guère si l'on n'avait entendu parler de l'amour. Ce logiciel est donc à la fois transgénérationnel et culturel,  ce qui signifie qu'il peut être relu, et réécrit.

Les faux visages de l'amour

Bell hooks le pose avec une franchise qui peut déconcerter, mais qui est cliniquement irréfutable: nous vivons dans une culture qui parle sans cesse d'amour, qui en fait la matière de tous ses films et de toutes ses chansons, mais qui pratique rarement ce qu'elle nomme. Ce qu'elle désigne ainsi, le plus souvent, c'est une combinaison de désir, de possession et de contrôle qui ressemble à l'amour de l'extérieur mais en constitue la négation. Sa formulation la plus tranchante: l'amour ne peut pas coexister avec la maltraitance. Ce qui blesse, ce qui humilie, ce qui contrôle,  quelle que soit l'intensité des sentiments qui l'accompagnent,  n'est pas de l'amour. C'est peut-être du désir. De la dépendance. De la peur. Mais ce n'est pas de l'amour.

Cette distinction n'est pas moraliste: elle est libératrice pour ceux qui, précisément parce qu'ils ont appris à confondre les deux, se débattent avec des relations dont ils savent qu'elles leur font du mal mais qu'ils ne parviennent pas à quitter,  parce qu'ils ne se permettent pas de nommer ce qu'ils vivent autrement que comme une forme d'amour. Inès était dans cette position. Ce qu'elle appelait amour était, pour une large part, la peur de décevoir.

Simone de Beauvoir identifie de son côté deux formes pathologiques qui, en apparence opposées, se rejoignent dans leur échec. Le narcissisme consiste à aimer en l'autre le miroir de soi,  ce n'est pas l'autre qu'on aime, c'est l'image que sa présence renvoie. La dévotion, à l'inverse, est l'effacement total de soi pour l'autre: ce qu'elle nomme un « suicide moral ». Ni l'une ni l'autre ne laisse place à deux,  à deux personnes distinctes, libres, irréductibles l'une à l'autre.

Ce que Beauvoir observe dans le couple, l'expérience clinique le retrouve à toutes les échelles relationnelles. Le schéma de dévotion qui conduit Inès à s'effacer devant son compagnon est souvent le même qui l'amène à ne jamais refuser un service à ses amis, à se taire en réunion, à s'oublier dans son rôle de mère. Le narcissisme qui cherche dans l'autre le miroir de soi se retrouve aussi dans certaines amitiés unilatérales, dans des dynamiques de management où le collaborateur n'existe que comme prolongement du chef. L'amour sain,  ou son contraire,  ne change pas de nature selon le type de relation. Il change de forme, d'intensité, de contexte. Mais la structure, elle, reste la même.

Beauvoir note, avec une acuité qui n'a pas vieilli, que la culture patriarcale a longtemps encouragé, et encourage encore, les femmes à voir l'amour comme leur vocation totale, presque leur identité. Se sacrifier pour maintenir le couple, se diminuer pour ne pas menacer l'ego du partenaire, interpréter la jalousie comme une preuve d'amour: ces schémas ne sont pas seulement individuels. Ils sont culturellement transmis, et bell hooks les rejoint exactement sur ce point,  la domination a besoin de se déguiser en amour pour fonctionner.

Il existe enfin, dans notre imaginaire collectif, le mythe d'Aristophane dans le Banquet de Platon: nous serions des êtres coupés en deux, condamnés à chercher notre moitié manquante. Ce récit explique le vertige de la rencontre amoureuse, mais il porte en lui la promesse d'une fusion totale qui, portée à son terme, devient une claustrophobie et une perte de soi dans l'autre. La philosophe Elizabeth Brake a nommé amatonormativité la pression culturelle qui pousse à s'inscrire dans ce script unique,  et qui fait de toute séparation non seulement une perte, mais un échec.

Ce à quoi l'amour sain ressemble

Bell hooks propose quelque chose de concret là où la philosophie reste souvent dans l'abstrait. Aimer, selon elle, c'est exercer conjointement le soin, l'affection, la reconnaissance, le respect, l'engagement et la confiance,  en direction de l'autre, certes, mais aussi en direction de soi-même. Ce n'est pas un sentiment qui se vérifie par son intensité mais une pratique qui se vérifie par ses actes. Et l'une de ses thèses les plus fortes est que l'amour de soi n'est pas un préalable narcissique à l'amour de l'autre,  mais sa condition. On ne peut pas donner à l'autre une qualité de présence, de reconnaissance et de respect qu'on n'a jamais appris à s'accorder. Ce qui se joue dans beaucoup de relations difficiles, c'est précisément cette impossibilité: donner ce qu'on ne s'est jamais donné.

Bell hooks insiste d'ailleurs sur le fait que ces composantes ne définissent pas seulement l'amour romantique: elles définissent la qualité de tout lien humain. Un amour sain entre amis, entre collègues, entre un parent et son enfant obéit aux mêmes principes: présence attentive, reconnaissance de l'autre tel qu'il est, respect de son altérité, engagement dans la durée. Ce qui change selon les relations, c'est l'intensité et la forme. Ce qui ne change pas, c'est la structure. Et c'est précisément pourquoi apprendre à mieux aimer,  dans quelque relation que ce soit,  transforme en profondeur l'ensemble de notre vie avec les autres.

Beauvoir offre la formule la plus exigeante sur le plan philosophique: l'amour authentique est l'équilibre entre deux libertés qui se reconnaissent mutuellement. Ce n'est pas l'amour de l'absorption ni de l'abandon,  c'est l'amour qui pense simultanément à soi et à l'autre. Deux personnes qui marchent côte à côte, qui s'aident sans que l'une efface l'autre. Vouloir sa propre liberté, écrit-elle, c'est aussi vouloir celle de l'autre.

Un amour sain se distingue aussi par sa relation au temps. Le philosophe Aaron Ben-Ze'ev oppose l'intensité romantique,  le flash des débuts, réel et précieux mais éphémère,  à la profondeur romantique, qui grandit avec la familiarité. Une composition musicale simple lasse à force d'écoute ; une composition complexe s'enrichit. L'amour profond puise dans la complexité de l'autre, dans ses contradictions, sa croissance, ses dimensions multiples. Ursula Le Guin le dit avec une sobriété désarmante: l'amour ne reste pas là, immobile comme une pierre; il doit être fait, comme le pain, refait tout le temps, remis à neuf.

Un amour sain se reconnaît aussi à ce qu'il fait dans le corps. Non pas à son intensité,  l'intensité accompagne parfois les relations les plus destructrices, et la neurochimie de l'attachement anxieux ressemble à celle du sevrage autant qu'à celle de l'amour. Mais à une qualité différente: l'absence de cette vigilance permanente qui épuise sans qu'on en comprenne toujours la cause, de cette tension que certains patients ne remarquent plus jusqu'à ce qu'elle disparaisse enfin. Dans une relation saine, le corps se détend. On respire différemment dans une pièce avec quelqu'un qui nous veut du bien. C'est souvent ce que les patients décrivent, après qu'une relation épuisante se termine ou qu'une relation différente commence: non pas une révélation sur l'amour, mais quelque chose de simple et d'inattendu,  ne plus avoir peur, dans le corps, de ce que l'autre va faire.

Il existe enfin un mythe grec moins connu que celui d'Aristophane, mais d'une profondeur étonnante. Éros, enfant-dieu de l'amour, ne grandissait pas,  restait éternellement chétif,  jusqu'au jour où son frère Antéros naquit. Antéros: le dieu de l'amour réciproque, mais aussi de la résistance à l'amour, de l'altérité maintenue. Sa seule présence permit à Éros de grandir. L'amour mûrit grâce à l'altérité préservée, au conflit respectueusement traversé. Ce n'est pas un amour sans heurt,  c'est un amour capable de se réparer après les heurts. Ce que les recherches de John Gottman sur les couples durables confirment: ce qui distingue les couples épanouis de ceux qui s'effondrent, ce n'est pas l'absence de disputes, c'est la capacité à revenir l'un vers l'autre après.

L'amour s'apprend

Whyte observe que nous sommes tous, sans exception, des apprentis inconscients et souvent meurtris de l'amour,  et cela au cœur des vies les plus ordinaires en apparence. Cette formulation change quelque chose: la souffrance ne prouve pas qu'on a raté l'amour, elle prouve qu'on l'a cherché, qu'on y a mis quelque chose de réel, et qu'on n'avait pas encore tous les outils.

Le travail de réparation commence par ce qu'on pourrait appeler une déconstruction douce: identifier les croyances héritées qui ne nous appartiennent pas vraiment, celles qu'on a reçues et prises pour des vérités. Non pas pour les condamner, mais pour les voir,  et commencer à choisir en conscience plutôt que par réflexe.

La thérapie des schémas offre ici une boussole utile. Elle postule que chacun de nous a accès à ce que Young appelle le mode adulte sain,  une partie de soi capable de prendre soin de ses propres besoins, de poser des limites, de donner et de recevoir de manière équilibrée. Ce mode ne s'hérite pas: il se construit, souvent avec l'aide d'un tiers, parfois dans la relation thérapeutique elle-même. Le travail consiste à réinternaliser une figure d'attachement sécure,  à devenir, pour soi-même, l'adulte fiable qu'on n'a pas toujours eu.

Bell hooks insiste sur le préalable que la culture romantique occulte systématiquement: l'amour de soi. Non pas une haute opinion de soi, mais la capacité élémentaire à se reconnaître comme digne de soin, de respect et d'attention. Ceux qui ont grandi sans modèle de ce soin ont à apprendre quelque chose qu'ils n'ont jamais reçu. Cet apprentissage ne se fait pas dans l'abstrait: il se loge dans le corps, dans la façon dont on se parle, dans ce qu'on tolère ou non qu'il nous soit fait par les autres.

Un deuxième temps du travail est projectif. Non pas ruminer le passé, mais commencer à habiter le futur. Qu'est-ce que ressentirait quelqu'un qui vivrait un amour sain ? À quoi ressemblerait une conversation où je pourrais exprimer un besoin sans craindre une punition? Une relation où l'autre est réjoui par ma réussite plutôt que menacé par elle ? Que ferait-il, simplement, de recevoir de l'attention sans avoir rien fait pour la mériter ? Ces projections dans des scénarios concrets et ordinaires,  pas des fantasmes d'amour parfait,  permettent de s'exercer à quelque chose qu'on n'a pas encore vécu, mais qu'on peut commencer à reconnaître, à désirer avec précision, à ne plus confondre avec autre chose.

Pour Inès, ce travail a pris plusieurs mois. À un moment de la thérapie, elle a pu dire, avec une simplicité qui valait plus que toutes les analyses: « Je crois que ce que je veux, c'est quelqu'un qui soit content que j'existe. » Ce n'était pas une demande extravagante. C'était la définition la plus sobre et la plus juste d'un amour sain qu'elle n'avait jamais eu le droit de formuler pour elle-même. Et c'était, aussi, la réponse qu'elle n'avait pas encore pu se donner quand elle avait posé sa question au tout début: est-ce que c'est ça, aimer ? Non. Ce n'était pas ça. Et il était possible de faire autrement.

Conclusion

Cyrulnik avait raison: on ne souffre pas par amour. On souffre parce qu'on a été mal aimé,  et parce que ce mal-amour a forgé une définition de l'amour qui conduit, souvent malgré soi, à reproduire ce qu'on a connu. À reconnaître quelque chose de familier dans ce qui fait du mal. À confondre la souffrance avec la preuve, le sacrifice avec le don, l'intensité avec la profondeur.

Mais cette phrase porte aussi une promesse. Si la souffrance vient d'une définition apprise, il est possible d'en apprendre une autre. Whyte note que l'exil hors de l'amour, la séparation, la relation qui s'éteint, la traversée du deuil sont tout autant des chemins vers l'amour que l'amour lui-même. Ce n'est pas une consolation rhétorique: c'est une vérité que l'expérience clinique confirme. Les personnes qui traversent une perte et acceptent de la traverser vraiment arrivent souvent à quelque chose qu'elles n'avaient pas avant: une capacité à nommer ce qu'elles veulent, à reconnaître ce qui nourrit, à refuser ce qui diminue. La souffrance n'était pas la fin de l'amour. Elle en était, douloureusement, l'éducation.

L'amour sain n'est pas un idéal hors d'atteinte. Ce n'est pas non plus une formule qu'on applique proprement. C'est, comme le disait Fromm, un art, avec tout ce que le mot implique d'efforts, de pratique, d'erreurs et de progression. Un art qui commence, peut-être, par cette question simple et vertigineuse que la thérapie pose parfois à voix haute et que la vie pose toujours en sourdine :

Qu'est-ce que tu aurais voulu, si tu avais su que c'était possible ?

Et par l'acte de courage qui consiste à y répondre,  honnêtement et sans s'en excuser.

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