Le découragement
Aujourd'hui, j'ai senti que le cœur n'y était pas. En m'interrogeant, un mot est apparu : découragée. J'étais découragée. Pas triste au point de pleurer, pas épuisée au point de dormir. Découragée. Le mot est venu seul, avec cette exactitude qu'ont parfois les mots lorsqu'ils nous devancent. Je ne dirai pas pourquoi. Les raisons comptent moins qu'on ne le croit, chacun a les siennes et elles changent d'une saison de la vie à l'autre, alors que le découragement se ressemble d'une existence à l'autre.
Et c'est en plein découragement que j'ai décidé de m'interroger sur cet état: le découragement. Le geste a de quoi surprendre. Décider d'écrire, c'est décider d'agir, et donc contredire l'état même dont on prétend parler. Suis-je encore découragée, puisque j'écris? Je ne pose pas la question pour la forme. Si le découragement était ce qu'il prétend être, un retrait complet de l'élan, il ne laisserait rien derrière lui. Or il m'est resté une envie, minuscule et têtue, de comprendre ce qui m'arrivait. Ce qui subsiste quand on n'a plus envie de rien nous tient peut-être plus profondément que tout le reste. J'y reviendrai en terminant cet essai.
On parle peu du découragement. La dépression, l'épuisement professionnel et l'anxiété ont leurs manuels, leurs échelles et leurs spécialistes. Le découragement paraît trop modeste pour mériter autant d'attention, trop ordinaire, presque indigne, et on l'évoque en passant comme une humeur de dimanche soir. Chacun connaît pourtant ces périodes où l'on continue de faire ce qu'il faut sans plus y croire. Le enième message resté sans réponse, et le silence qui s'installe. Le projet porté seul depuis des mois, et que personne ne semble voir. La rééducation qui plafonne malgré la discipline. Le manuscrit renvoyé une fois de plus. L'entreprise qui démarre et ne décolle pas. Les situations diffèrent, mais le corps y répond de la même manière. Les gestes coûtent davantage, le temps s'allonge, une matinée dure une journée et une semaine une saison. Et souvent, vers le soir, monte une petite phrase qu'on n'ose pas toujours prononcer à voix haute. "À quoi bon".
Si l'on en parle si peu, c'est aussi que notre culture a rendu le découragement presque honteux. Nous sommes passés d'une société de l'interdit, où l'on souffrait de ce qu'on n'avait pas le droit de faire, à une société de l'initiative, où l'on souffre de ne pas être à la hauteur de tout ce qu'on pourrait faire. Au « tu dois » a succédé le « tu peux », plus tyrannique qu'il n'en a l'air, car si tout est possible, l'échec ne peut plus être imputé qu'à soi. Le découragé devient suspect. Il n'aurait pas assez voulu, pas assez cru, pas assez travaillé. Il n'a pas le droit d'être découragé, et c'est peut-être ce qui le décourage le plus.
Un mot qui parle du cœur
Le mot lui-même garde la mémoire de ce que nous avons oublié. Courage vient du cœur, et décourager signifiait en vieux français ôter le cœur à quelqu'un. L'anglais a conservé la même image avec disheartened, celui dont le cœur s'est retiré. On peut être découragé sans avoir peur et sans avoir perdu l'espoir. Ce qui manque, c'est la possibilité de mettre son cœur dans ce qu'on fait. Les gestes continuent, parfois avec la même compétence, mais le cœur n'y est plus.
On le confond souvent avec le désespoir, et la confusion se comprend puisque l'un mène parfois à l'autre. Le désespoir, le mot le dit, est la perte de l'espérance, l'impossibilité de rien attendre de l'avenir. Le découragement reste au contraire tourné vers l'avenir. On ne se décourage que vers quelque chose, un but qu'on voulait atteindre, une activité qu'on voulait voir prendre, une reconnaissance qu'on attendait. Le futur désiré est toujours là, intact, parfois plus désirable que jamais. Ce qui a disparu, c'est la prise. On voit le but sans voir le chemin, ou l'on voit le chemin sans trouver la force d'y poser le pied. Le découragement serait un espoir qui continue d'exister mais n'accroche plus rien.
Entre les deux, existe sans doute un continuum, et l'on pourrait voir dans le désespoir un découragement porté à son extrême. Un changement de degré finit pourtant parfois par devenir un changement de nature, comme l'eau qui refroidit reste de l'eau jusqu'à l'instant où elle devient glace. Ce seuil, je crois, est celui du verdict. Le découragé se demande encore si le futur espéré est possible, celui qui désespère croit savoir qu'il ne l'est plus. Le découragement ressemble à un procès dont le jugement n'a pas été rendu, et cette attente le rend si pénible. On ne peut pas faire le deuil du futur imaginé, puisqu'il n'est peut-être pas perdu, et on ne peut pas non plus l'habiter, puisque rien ne vient le confirmer.
Ce qu'il n'est pas
Parce qu'il est ordinaire, le découragement se laisse volontiers confondre avec des états voisins, et les distinguer n'a rien d'un exercice de nomenclature. Cela permet de savoir à quoi l'on a affaire.
La dépression envahit tout. Elle éteint le plaisir jusque dans les domaines sans rapport avec sa cause apparente, elle altère le sommeil, l'appétit et la pensée, elle dure et ne répond plus aux bonnes nouvelles. Le découragé, lui, reste sensible à ce qui arrive. Un mail favorable, une porte qui s'entrouvre, un mot juste, et l'élan revient, parfois en quelques heures. Il peut encore goûter un repas, une conversation ou une marche, pourvu qu'ils ne touchent pas la plaie. Son abattement est localisé et lié à une entreprise précise. C'est pourquoi il faut rester attentif. Quand le découragement gagne tout le reste et s'installe au-delà de quelques semaines, il a peut-être changé de nature et mérite davantage qu'une réflexion.
L'épuisement professionnel lui ressemble aussi, mais il tient d'abord à des ressources vidées, à une charge et à une tension qui ont trop duré. On peut être découragé avec toute son énergie, et c'est même souvent le cas au début. On a les forces, on ne sait plus où les mettre. La simple fatigue se répare en une nuit.
Au début des années 1960, le psychiatre américain Jerome Frank a formulé une intuition que la psychologie a trop peu reprise. Selon lui, la plupart des gens qui consultent viennent moins pour leurs symptômes que parce qu'ils sont démoralisés. D'autres cliniciens ont ensuite placé au centre de cette démoralisation une expérience qu'ils ont appelée l'incompétence subjective, le sentiment de ne plus savoir quoi faire. La nuance compte. Le déprimé ne peut plus agir, même lorsqu'il sait ce qu'il faudrait faire. Le démoralisé agirait volontiers s'il savait par où prendre les choses. Il lui manque moins l'énergie que la carte.
Un dirigeant que j'ai accompagné l'a dit mieux que moi. Il portait depuis deux ans une transformation dont il était convaincu, il avait tout essayé, relancé, recommencé, et il m'a dit un jour, sans colère, « Je ne suis pas fatigué. Je ne sais plus où appuyer. » Il n'avait besoin ni de repos ni d'encouragements. Il avait besoin de comprendre à nouveau ce qui se passait. La question qu'on se répète dans le découragement, « qu'est-ce que je n'ai pas compris? », dit la même chose. Plus qu'un reproche, elle est une demande de carte.
Douter
Le doute forme le noyau du découragement, et l'on doute alors de tout à la fois. Me suis-je trompée? Y arriverai-je un jour? Ai-je bien fait de m'engager dans ce chemin? Suis-je vraiment bonne dans ce que je fais? Ces questions arrivent ensemble, se nourrissent l'une de l'autre, et leur enchevêtrement épuise.
Elles ne portent pourtant pas sur le même objet. Le premier doute concerne la voie, la façon de s'y prendre. Il est technique, légitime, souvent utile, et il appelle des réponses techniques comme changer de méthode, demander conseil ou observer ce qui fonctionne ailleurs. Le deuxième concerne soi-même, sa capacité, sa place, son talent, et aucun changement de méthode ne le résout. Le troisième concerne la trajectoire entière. S'est-on trompé de vie, a-t-on gâché des années dans une direction sans issue? Celui-là est le plus lourd, parce qu'il met en cause une identité et plus seulement une action.
Le découragement tient peut-être à la manière dont ces doutes se contaminent. Un échec qui devrait alimenter le seul doute sur la voie, glisse vers le doute sur soi, puis sur la trajectoire. Un problème à résoudre devient une question sur ce que l'on vaut, puis sur ce que l'on est. Des chercheurs ont montré que l'abattement durable vient moins de l'échec que de la façon dont on l'explique, lorsqu'on l'attribue à quelque chose d'intérieur plutôt que de circonstanciel, de permanent plutôt que de passager, de général plutôt que de limité. La culture du « tu peux », qui ne laisse d'autre explication à l'échec que soi-même, fabrique ce genre d'explication en série.
Des travaux plus récents en psychologie de la motivation éclairent le poids du doute. Ils décrivent une crise d'action, ce moment où l'on oscille entre poursuivre un but et y renoncer sans parvenir à trancher. Cette indécision coûte par elle-même. Elle s'accompagne de rumination et de signes physiologiques de stress pendant cette phase d'indécision elle-même. L'échec épuise, mais la question de savoir s'il faut continuer épuise davantage, et le découragement devient un procès interminable qu'on instruit contre soi sans jamais pouvoir le clore.
La vraie difficulté vient de ce qu'on ne peut pas savoir de l'intérieur. S'agit-il d'un mauvais passage, de nuages qui finiront par s'écarter, ou du climat lui-même, qu'il faudrait avoir la lucidité de reconnaître? Toute activité qui se construit connaît un délai entre l'effort et le retour, souvent plus long qu'on ne le voudrait. Certaines entreprises n'aboutissent pourtant jamais, et l'obstination n'est pas toujours une vertu. Le découragé se tient à cet endroit où les nuages et le climat se ressemblent.
La voix qui accuse
Dans le découragement, une voix se met à parler. Chacun la connaît, même si chacun lui prête un timbre différent. Tu n'y arrives pas. Tu n'y arriveras jamais. Qu'est-ce que tu fais mal? Tu es nulle. Les autres y arrivent, eux. Cette voix a réponse à tout et ne doute jamais d'elle-même, alors que nous doutons de tout. Elle dispose en outre d'une arme redoutable, sa mémoire.
Le découragement présent ne reste jamais présent. Il va chercher les découragements anciens, et les convoque à la barre comme autant de témoins à charge. L'examen raté, le projet abandonné, la relation qui n'a pas tenu, le poste qu'on n'a pas obtenu, les années où l'on a tant donné pour si peu de retour. L'échec d'aujourd'hui cesse d'être un échec parmi d'autres pour devenir la preuve d'un motif, la confirmation d'une loi. Je sais, pour l'avoir entendue, que cette voix plaide avec un dossier très complet.
Ce dossier est pourtant truqué. Les souvenirs qu'elle convoque ne sont pas faux, ces échecs ont bien eu lieu. Mais la psychologie de la mémoire a montré depuis longtemps que notre humeur trie ce qui nous revient. La tristesse rend les souvenirs tristes plus accessibles et éloigne les souvenirs heureux. La voix ne ment pas sur chaque pièce, elle ment sur l'échantillon, puisqu'elle plaide avec des archives choisies par l'humeur même qui la fait parler. Les réussites, les moments où l'on a tenu, les chemins qui ont fini par s'ouvrir existent aussi, et le découragement en a simplement verrouillé l'accès.
Il ne s'agit pas de se consoler en se rappelant ses succès, ce qui deviendrait une injonction de plus. Il s'agit de comprendre que le tribunal est partial et qu'on ne peut pas juger sa vie sur les seules pièces qu'il présente. Chez certaines personnes, la voix a une histoire plus ancienne. Elle a appris son texte dans l'enfance, auprès d'un parent exigeant ou dans un milieu où l'on n'était aimé qu'à condition de réussir, et le découragement d'aujourd'hui réveille une conviction plus vieille que lui, celle que rien ne sera jamais assez. Une jeune avocate me disait un jour que ce n'était pas le dossier perdu qui la faisait pleurer, mais la voix de son père qui s'était mise à parler à sa place. Une scène ancienne se rejouait, et elle n'en était plus tout à fait l'actrice.
L'appel sans réponse
Qu'est-ce qui décourage, au fond? On répond spontanément l'échec. La plupart des découragements naissent pourtant moins d'un échec franc que d'une absence. On a donné, envoyé, proposé, travaillé, et rien ne revient, ni oui ni non. Le silence. L'effort sans écho décourage bien davantage que l'effort lui-même.
Le monde professionnel parle de « retours », et un retour est une réponse. Toute entreprise humaine contient une adresse, un geste tendu vers quelqu'un, qu'il s'agisse d'un public, d'une institution, d'une clientèle ou du monde. Ce qui soutient le travail tient au salaire et au résultat, mais aussi à la reconnaissance, ce jugement qui revient vers nous et signifie que ce que nous avons fait a de la valeur et qu'on l'a vu. Quand ce retour manque, il manque plus qu'une information. Une relation ne se noue pas.
Dans les années 1950, le psychiatre John Bowlby et son collaborateur James Robertson ont observé de jeunes enfants séparés de leur mère, hospitalisés ou placés. Ils ont décrit une séquence qui se répétait avec régularité. L'enfant proteste d'abord, pleure, appelle, secoue les barreaux de son lit, guette la porte. Quand l'appel reste sans réponse, il tombe dans ce qu'ils ont appelé le désespoir, se tait, se replie, cesse de réclamer. Vient enfin le détachement, une adaptation apparente qui cache un retrait. On ne saurait assimiler la détresse d'un enfant séparé au découragement d'un adulte, et je ne propose ce rapprochement qu'avec prudence. La structure reste la même, un appel, une attente, un silence, puis l'abattement.
La psychologie expérimentale a récemment apporté une précision qui va dans ce sens. Pendant un demi-siècle, on a cru que la passivité face à l'adversité s'apprenait. Les auteurs de cette théorie ont eux-mêmes révisé leur conclusion. Chez l'animal, la passivité serait plutôt la réponse par défaut face à ce qu'on ne contrôle pas, et ce qui s'apprend, c'est la détection du contrôle, la preuve que nos actes ont un effet. Si l'on ose la transposition, le découragement serait moins une défaillance de la volonté qu'un retour à l'état de base quand le monde cesse de nous renvoyer la preuve que ce que nous faisons compte.
Voilà pourquoi il est si solitaire. Au-delà d'un état intérieur, il porte la trace d'une relation qui ne répond pas. Un sportif que j'ai suivi pendant une longue blessure disait que le plus dur n'avait été ni la douleur ni la lenteur des progrès, mais les semaines où les mesures ne bougeaient plus, où son corps, disait-il, « ne répondait plus à rien ». Il faisait tout, et son corps se taisait. Il y avait dans sa voix la stupeur de l'enfant qui guette la porte.
Les amis de Job
Le découragement comporte une souffrance supplémentaire dont on parle rarement, celle que nous infligent ceux qui veulent nous aider. Au moment où l'on est au bout de ses forces, il se trouve presque toujours quelqu'un pour expliquer. Tu devrais faire autrement. C'est le marché, c'est la période. As-tu pensé à ceci? Ces explications sont souvent sincères, parfois justes. Elles tombent pourtant comme des pierres.
L'un des plus anciens récits de sagesse de l'humanité, le livre de Job, met en scène ce moment avec justesse, que l'on soit croyant ou non. Job est un homme droit, le lecteur le sait dès la première page, et il perd ses biens, ses enfants, sa santé. Trois amis viennent le consoler. Ils s'assoient par terre à côté de lui et restent là sept jours et sept nuits sans dire un mot, parce qu'ils voient que sa douleur est très grande. C'est peut-être le moment le plus juste du livre. Puis ils parlent, et ne s'arrêtent plus. Leur discours tient en une seule conviction, celle que la souffrance punit une faute. Et comme Job persiste à dire qu'il n'a rien fait, ils finissent par lui inventer des fautes. Quand la réalité contredit la théorie, on invente la faute pour sauver la théorie.
Job voit très bien ce qui se passe. Il leur dit que s'ils se taisaient, ce serait leur sagesse. Puis il nomme leur mobile en une phrase d'une grande profondeur psychologique. "Vous voyez mon angoisse, et vous en avez horreur!". Les amis ne sont pas méchants, ils sont effrayés. Si un homme droit peut tout perdre sans l'avoir mérité, eux aussi le peuvent, et leur explication les protège bien plus qu'elle ne l'aide. Le psychologue social Melvin Lerner a décrit ce mécanisme sous le nom de croyance en un monde juste. Notre besoin de croire que chacun reçoit ce qu'il mérite est si fort que nous préférons parfois accuser celui qui souffre plutôt qu'admettre que le malheur peut frapper n'importe qui.
La fin du récit surprend. La voix qui répond enfin à Job, du milieu de la tempête, n'explique rien, et aucune raison n'est donnée à ce qu'il a subi. Le texte tranche pourtant nettement en sa faveur contre ses amis. Celui qui a protesté, crié à l'injustice et refusé les explications a parlé juste, et ceux qui avaient réponse à tout avaient tort. On parle volontiers de la patience de Job, alors que Job n'est pas patient. Il proteste, et sa protestation se trouve justifiée. Le récit se termine d'ailleurs là où les amis auraient dû commencer. Ses proches viennent chez lui, mangent avec lui, le consolent, et chacun lui apporte un petit présent. À la fin, la consolation prend la forme d'une présence et d'un don, et non plus d'une théorie.
Il existe une variante plus raffinée de ce geste, qui donne un sens trop tôt au lieu de donner une cause. Cette phrase: "Tout arrive pour une raison, cette épreuve te fera grandir." Le sens n'est pas forcément faux, mais il arrive trop tôt et prive la personne du droit d'être simplement découragée. Les soignants n'échappent pas à cette tentation, et je ne m'en exclus pas. Il est si tentant de convertir rapidement la détresse en choix, de rappeler qu'on garde toujours une marge de liberté. C'est vrai, et c'est parfois ce qu'il faut dire. Dit trop tôt, cela devient une version bienveillante du « tu peux » qui écrase. Les amis de Job ont su pendant sept jours s'asseoir à côté de quelqu'un et reconnaître que sa douleur était grande, et ils l'ont désappris en ouvrant la bouche.
Donner du bois
Que faudrait-il donc dire à quelqu'un qui est découragé? La langue a déjà la réponse, puisque le contraire de décourager est encourager, remettre du cœur là où il s'est retiré. On ne rend pourtant pas le cœur à quelqu'un par une injonction. « Courage ! » est peut-être le mot le moins encourageant qui soit, parce qu'il demande au découragé de produire lui-même ce qui lui manque.
Le découragé a d'abord besoin d'être entendu, avant tout conseil. Les sept jours de silence le rappellent. Il a besoin qu'on reconnaisse la difficulté de ce qu'il vit sans ajouter aussitôt un « mais ». Il a besoin qu'on l'aime, c'est-à-dire que sa valeur ne soit pas suspendue au succès de ce qu'il entreprend. Et il a besoin qu'on lui donne un peu de bois. Personne ne peut allumer le feu à sa place, mais on peut lui apporter de quoi l'entretenir.
Deux paroles se ressemblent ici sans avoir la même force. La première promet que "ça va marcher, que tout finira par s'arranger". Elle est généreuse et fait parfois du bien, mais personne ne peut la tenir, et le découragé le sait. Elle risque même de l'isoler davantage s'il sent que l'autre parle pour se rassurer lui-même. La seconde témoigne. "Je t'ai vue travailler, je sais ce que tu as donné, ce que tu fais a de la valeur". Elle ne prédit rien mais atteste ce qui a été, soit justement ce que la voix intérieure du découragement efface. Le témoin rend au découragé les pièces que son humeur avait retirées du dossier. Le témoignage encourage autant que la promesse, et peut-être davantage, parce qu'on ne peut pas le démentir.
On ne peut pas espérer à la place d'un autre. On peut en revanche, pendant un temps, lui prêter un regard dans lequel il apparaît capable. C'est encore une manière de donner du bois à celui qui n'a plus la force d'aller lui-même en chercher.
C'est souvent ce qui manque. Devant quelqu'un qui se décourage, beaucoup se croient tenus d'expliquer et répondent par la conjoncture, par la raison des choses, par tout ce qui déplace la question sur un terrain plus général, alors qu'on n'attendait pas une analyse, ni même des mots, mais une épaule. La plupart du temps, ils parlent en réalité de leur propre peur, qu'ils ont toutes les raisons d'éprouver et qui cherche une issue. Ce sont les amis de Job à petite échelle. On les croit proches, et peut-être le sont-ils; mais la délicatesse, l'empathie et l'intelligence du moment leur font défaut, et l'affection, quand elle manque de ces trois-là, console mal. Ceux qui n'ont rien su consoler s'éloignent, ou c'est nous qui nous éloignons d'eux, et le découragement fait ce tri discret et lourd. On se retrouve plus seul qu'on ne l'était. Le silence ne vient plus seulement du monde, il vient aussi de ceux qui nous entourent, et il redouble le premier.
Ce que le découragement a à nous dire
Si l'on cesse de lutter contre le découragement pour lui demander ce qu'il a à dire, il se révèle moins muet qu'on ne le croyait. Il parle de la situation, de nous et des autres.
De la situation d'abord. Le psychologue Eric Klinger a décrit, il y a cinquante ans, un cycle qu'il observait chaque fois qu'un but important devenait difficile à atteindre. L'effort redouble, on s'acharne, puis vient la frustration, parfois la colère, puis l'abattement, et enfin, si le but reste hors de portée, le détachement qui permet de se tourner vers autre chose. Dans ce schéma, l'abattement n'a rien d'une maladie. Il est la phase par laquelle l'organisme se dépend de ce qui ne répond plus. D'autres chercheurs, dans une perspective évolutionniste, ont proposé que l'humeur basse serve à nous empêcher de continuer à investir à perte dans ce qui ne vient pas. Le découragement ferait alors office de signal, et il indiquerait que quelque chose ne fonctionne pas dans la façon dont on s'y prend ou dans ce que l'on poursuit.
Un signal peut toutefois être juste sur une chose et faux sur une autre. Il peut dire vrai sur la stratégie et se tromper sur l'horizon, signaler que les efforts ne produisent rien pour l'instant sans savoir si cet instant durera un mois ou toujours. Il faut donc l'écouter sans lui obéir aveuglément. Il dit que quelque chose ne va pas, il ne dit pas quoi.
De nous, ensuite. Le découragement révèle ce que nous avions investi. L'effondrement d'un projet nous fait perdre bien plus qu'un but. Nous perdons des futurs imaginés en détail, dans lesquels nous avions en quelque sorte commencé à vivre. On ne se décourage que de ce qu'on a vraiment désiré, et l'intensité du découragement mesure l'attachement. Il révèle aussi nos vieilles blessures, ces endroits où l'échec d'aujourd'hui réveille une conviction ancienne, et c'est souvent là, plus que dans la situation présente, que se loge le plus lourd de la souffrance.
Des autres, enfin. Le découragement éclaire les relations d'une lumière crue. Il montre qui répond, qui explique, qui s'assoit en silence, qui s'éloigne. Il montre aussi à qui nous adressions nos efforts et quelle réponse nous attendions vraiment. Une femme qui lançait son activité après vingt ans de salariat m'a dit un jour qu'elle avait compris, au plus fort de son découragement, qu'elle attendait moins des clients que le regard d'une mère qui n'avait jamais cru qu'elle pourrait réussir seule. Le découragement lui avait appris à qui, depuis toujours, elle parlait.
Parler avec le découragement ne consiste donc ni à le combattre ni à s'y abandonner. On l'accueille comme un messager dont on se méfie un peu. On écoute ce qu'il a à dire, on vérifie ses sources, on ne prend pas ses conclusions pour des vérités, et surtout on ne lui confie pas les grandes décisions.
Rester ou partir
La vraie question que pose le découragement est celle-ci. Faut-il persévérer ou s'arrêter? Faut-il tenir en attendant que les nuages passent, ou avoir le courage de reconnaître que le climat ne changera pas? On nous répète aujourd'hui qu'il faut savoir lâcher prise. Mais que lâcher quand on n'a justement plus aucune prise sur rien? Le découragé n'a pas besoin qu'on lui demande de lâcher, il a déjà tout perdu. Il cherche une prise.
Les moines du désert connaissaient ce découragement mieux que nous. Au IVe siècle, dans le désert d'Egypte, Évagre le Pontique décrivait l'acédie comme le démon de midi. Au milieu du jour, le moine regarde le soleil, qui semble immobile, et le jour lui paraît durer cinquante heures. Il se lève, va à la fenêtre, guette si quelqu'un vient, se persuade qu'il serait mieux ailleurs, que ce qu'il fait n'a pas de sens, qu'il s'est trompé de chemin. Il ne s'agit ni de paresse ni de tristesse, mais du découragement qui surgit au milieu d'un engagement long, quand l'enthousiasme du début s'est consumé et que le fruit reste invisible. Le remède d'Évagre est l'inverse de notre lâcher-prise. Il recommande de rester dans sa cellule, d'endurer, de ne pas fuir.
Plus de mille ans plus tard, Ignace de Loyola a formulé dans ses Exercices spirituels une règle qui répond à notre question. Il décrit un état qu'il appelle la désolation, fait d'obscurité intérieure, de trouble et de tristesse, où l'âme se sent sans espérance et comme séparée de ce qui lui donnait élan. En temps de désolation, prescrit-il, il ne faut jamais changer une décision prise auparavant, mais demeurer ferme dans ce qu'on avait résolu avant d'y tomber, s'efforcer à la patience et penser que la consolation reviendra. Le langage est religieux, l'intuition d'une grande justesse psychologique. Le moment du découragement est le plus mauvais pour juger de son chemin, parce que l'instrument du jugement lui-même est altéré. Comme nous l'avons vu un peu plus haut, la psychologie de la mémoire le confirmera quatre siècles plus tard par une tout autre voie, puisque l'humeur trie les preuves.
Entre rester et partir existe pourtant une troisième voie, que notre époque a presque oubliée, qui consiste à s'arrêter sans partir. Le découragement ne dit pas toujours qu'il faut changer de chemin. Il dit parfois, plus simplement, que l'on est fatigué. L'élan ne se renouvelle pas indéfiniment, et l'on ne retrouve pas son souffle en courant plus vite. Il faut parfois prendre une respiration plus longue, laisser un intervalle entre deux actions, suspendre l'effort sans renoncer à ce qu'il visait. Le repos n'a rien à voir avec le lâcher-prise, qui suppose qu'on abandonne quelque chose. Celui qui se repose n'abandonne rien, il laisse revenir ses forces. Ignorer ce besoin, c'est laisser le découragement glisser vers l'épuisement, qui en est souvent le prolongement silencieux.
L'idée peut sembler triviale, et c'est pourtant ce que la culture du « tu peux » tolère le plus mal, car se reposer y ressemble à céder. On peut au contraire y voir une forme de discernement. Des chercheurs ont montré qu'une nuit de privation de sommeil suffit à amplifier nettement nos réactions émotionnelles négatives, et ce qui paraît insurmontable le soir retrouve parfois ses proportions au matin. Dormir dessus revient alors à rendre au jugement sa justesse, ce que conseillait la vieille règle de ne rien trancher en temps de désolation. Marcher, retrouver un souvenir heureux, aller au-devant de quelque chose d'agréable sans autre but que de se faire du bien sont des gestes modestes. Ils ne résolvent rien de ce qui décourage, mais ils nous réconfortent quand l'entourage ne répond pas, et personne ne peut le faire à notre place. On peut se tenir compagnie à soi-même, se parler comme on parlerait à un ami découragé, sans complaisance et avec une simple bonté. Parfois cela suffit, parfois non, et il faut alors davantage. Je suis rentrée découragée d'une marche et je ne prétendrai donc pas que marcher guérit de tout. C'est pourtant en posant mes clés que l'idée de ce texte m'est venue.
Comme pour l'action, deux repos se ressemblent ici. L'un laisse revenir l'élan, l'autre sert à ne plus rien sentir, et le sommeil qui répare n'est pas celui dans lequel on se cache. Le premier prépare la reprise, le second n'est que l'autre visage de l'abandon.
Faut-il alors toujours rester? Pas nécessairement. La recherche contemporaine sur les buts suggère que la capacité à se désengager de ce qui est réellement inatteignable protège le bien-être, à condition de pouvoir se réengager ailleurs, vers autre chose qui compte. Renoncer n'équivaut pas à se résigner. La résignation capitule, le renoncement peut être un acte. Mais ce renoncement ne se décide bien qu'une fois sorti de la désolation, à froid, lorsque l'humeur ne tient plus la plume. Les moines qui disent de rester et les psychologues qui recommandent de se désengager quand il le faut ne se contredisent peut-être pas. Tout dépend du moment, et l'on ne décide pas pendant l'orage.
Reste la question que je me posais en marchant. Le découragement est-il un manque de foi? Peut-être faut-il distinguer l'espoir, qui suppose qu'on puisse évaluer ses chances, et la foi, qui permet de continuer à agir là où les chances sont incalculables. Toute entreprise qui commence relève de la seconde, puisque personne ne peut calculer à l'avance si elle réussira. Le découragé ne manquerait donc pas de foi. Il se trouverait dans une situation qui exige de la foi au moment même où il aurait besoin de preuves. Mieux vaut se garder de lui reprocher de n'en avoir pas assez, car ce reproche ajouterait une faute à toutes celles que la voix intérieure lui impute déjà. La foi n'est peut-être pas une ressource qu'on possède ou non. Elle est peut-être simplement ce qui reste quand on continue sans preuve.
Ce qui reste
Plutarque rapporte un petit dialogue que Simone de Beauvoir a placé au seuil de l'un de ses premiers essais philosophiques. Le roi Pyrrhus prépare ses conquêtes. Son conseiller Cinéas lui demande ce qu'il fera après avoir soumis la Grèce, puis l'Afrique, puis l'Asie. " Ensuite, je me reposerai ", répond Pyrrhus. " Pourquoi ne pas te reposer tout de suite? " demande Cinéas. La question est redoutable, et c'est celle du découragement. À quoi bon, puisque tout finit, puisque rien ne répond, puisque le repos attend au bout de toute chose? Beauvoir ne donne raison ni à Cinéas ni à Pyrrhus. Elle soutient que l'être humain est projet et qu'il n'existe qu'en se dépassant vers ce qui n'est pas encore. Le repos dont je parlais plus haut n'a rien de celui que propose Cinéas. Il ne remplace pas le projet, il le laisse respirer.
Dans le découragement, ce dépassement semble s'interrompre. On ne se projette plus, on regarde le soleil immobile de midi. Et pourtant, même au fond du découragement, quelque chose continue de vouloir. Rarement ce qu'on voulait au départ, plutôt une chose plus modeste et plus têtue. Chercher une petite prise là où l'on peut encore en trouver. Ranger un tiroir, répondre à un ami, marcher, écrire. Ces gestes ne guérissent pas forcément, et ils peuvent aussi devenir une fuite, une agitation qui sert à ne pas sentir. La différence tient à ce que le geste qui aide laisse de la place au découragement, alors que le geste qui fuit sert à ne pas le ressentir. Ce qui reste quand on n'a plus envie de rien n'en demeure pas moins une information précieuse. Il se pourrait que ce soit ce qui nous tient le plus profondément, ce qui résiste à l'absence de réponse.
Je suis rentrée de marcher découragée, et j'ai écrit sur le découragement. Je ne sais pas si je le suis encore. Rien n'a changé dans ce qui m'avait découragée, et le monde n'a pas davantage répondu pendant ces pages qu'avant. Quelque chose en moi a pourtant continué de vouloir comprendre. Est-ce le cœur qui revient, ou un cœur qui n'était jamais tout à fait parti et qui attendait qu'on cesse de lui demander des comptes? Je ne sais pas si le courage est l'absence de découragement. Je me demande s'il n'est pas plutôt ce qui continue, doucement, sous le découragement, sans preuve et sans réponse, et que l'on découvre au moment où l'on croyait n'avoir plus rien.